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Full text of "Les souffrances d'un peuple"

Les souffrances 

d'un peuple 



MÉMOIRE 

DU PARTI SOCIALISTE SEHBE 

présente au Comité International à Stockholm 
avec préface de 

CAMILLE HUYSMANS 



REQUISITOIRE 
DE TRESSITCH PAVITCHITCH 

et d'autres députés yougoslaves 

prononcé 

AU PARLEMENT DE VIENNE 



« 11 se peut que hi Serbie subsiste, mais il n'y aura plus de Serbes » 

par MAURICE MURET 



... Les documents en question fournissent aux soussignés, l'occasion d'adresser un appel à la conscience de tout le 
monde civilisé. De tels crimes, qui tendent manifestement à la destruction de groupes nationaux entiers, peuvent-ils être 
livrés à la publicité sans soulever la plus profonde indignation? Peut-on admettre qu'une fois les buts militaires complète- 
ment atteints en Serbie, la guerre soit poursuivie, depuis deux ans et demi, contre des vieillards, des femmes et des enfants .•' 

Indépendamment de toute considération politique, nous posons la question : le monde civilisé ne devrait-il pas 
trouver les moyens et la manière de mettre fin à cette afIVeuse domination par la terreur; 

Balli, Locarno. — Bossi, Lugano. — Bouvier, Genève. — Calame, Neuchàtel. — Calvino, I.ugano. — Cattori, Bellin- 
zona. — Chiesa, Lugano. — Colombi, Bellinzona. — Cuendet, Zurich. — Dubied, Neuchàtel. — François, 
Genève. — Garbani Nerini, Lugano. — Godet, Neuchàtel. — Grossmann, Zurich. — Kôhler, Zurich. — 
Kober. Zurich. — Lombard. Neuchàtel. — Martinet, Genève. — Matthieu, Zurich. — Morel, Neuchàtel. — 
Nippold, Bern. — Marc Péter, Genève. — de Rabours, Genève. — Ragaz, Zurich. — de Reynold, Bern. — 
Seeliolzer, Zurich. — Frank Thomas, Genève. — Tobler, Berne. — Tschulck, Zurich. — Aubert, Lausanne. 
— Billieux, Porrentruy. — BoTct-Grisel, Berne. — Briistlein, Berne. — Choulat, Porrentruy. — de Dardel, 
Saint-Biaise. — Dind, Lausanne. — Eberhardt, Saint-Imier. — Mercier, Lausanne. — Merlin, Bienne. — 
Mouttet, Berne. — Millioud, Lausanne. — Reymond, Neuchàtel. — Rhym, Tramelan. — Schnelz, Dekmont. — 
Tissières, Martigny. — Vallotton, Lausanne. 



GENEVE, 1918 
LIBR.JlIRIE KUNoic 



COMITK CENTRAL DE L ORGANISATION GENERALE 

DE LA 

JEUNESSE UNIVERSITAIRE SERBO-CROATO-SI.OVÈNE EN SUISSE 

LAUSANNE 



^L I 

5-2, LV- 



a S 1 4 7 ?. 



APPEL SUISSE 



Le parti social-démocratique serbe, représenté par M. D. Popovitch, secrétaire du parti, et le député 
T. Katzlérovitcii, a remis, le lo novemhie 1917, au secrétaire du Comité hollando-scandinave, à Stockholm, 
M. Camille Huysmans, un mémoire qui contient des documents irrécusables sur les atrocités austro-hongroises et 
bulgares contre la population civile serbe. Le dossier d'accusation vient s'ajouter aux atrocités commises contre la 
population civile yougoslave de la double monarchie, et relatées déjà au Parlement de Vienne par le député au Reichsrat 
autrichien, M. Tresitch-Favitchitch. 

Les deux documents réunis forment certes un des plus formidables réquisitoires qui aient été, au cours de 
l'histoire, élevés contre un Etat. Le dossier à charge, riche en contenu, déjà publié, a suffisamment mis en lumière 
la jugulation systématique que le régime austro-hongrois poursuit également depuis de longues années contre 
d'autres nationalités de la Monarchie (Tchéco-Slovaques, Ukrainiens, Italiens et Roumains). 

Les documents en question fournissent aux soussignés l'occasion d'adresser un appel à la conscience de tout 
le monde civilisé. De tels crimes, qui tendent manifestement à la destruction de groupes nationaux entiers, peuvent- 
ils être livrés à la publicité sans soulever la plus profonde indignation? Peut-on admettre qu'une fois les buts mili- 
taires complètement atteints en Serbie, la guerre soit poursuivie, depuis deux ans et demi, contre des vieillards, des 
femmes et des enfiints ? 

Lidépendamment de toute considération politique, nous posons la question : le monde civilisé ne devrait-il 
pas trouver les moyens et la manière de mettre fin à cette affreuse domination par la terreur ? 

Ex-Cons. naz. Franc. Balli, Locarno. — Cons. Naz. E. Bossi, Lugano. — Prof. B. Bouvier, Genève. — 
Cons. d'Etat, A. Calame, Neuch.àtel. — Pastore Valdese Prof. P. Calvino, Lugano. — Cons. naz. 
Avv. Gius. Cattori, Bellinzona. — Prof. Francesco Chiesa, Lugano. — Ex-Cons. di stato 
D' L. Colombi, Bellinzona. — Pasteur W. Cuendet. Zurich. — Prof. Arthur Dubied, Neuchâtel. 

— Prof. A. François, Genève. — Cons. di stato, Avv. E. Garbani Nerini, Lugano. — Prof. 
Philippe Godet, Neuchâtel. — Prof. M. Grossmann, Zurich. — Prof. D^ L. Kôhïer, Zurich. — 
Pfarrer H. Kober, Zurich. — Prof. A. Lombard, Neuchâtel. — Martinet, Directeur de La Suisse, 
Genève. — Prot. Matthieu, Zurich. — Prof. E. Morel, Neuchâtel. — Prof. O. Nippold, Bern. — 
Cons. nat.. Prés, du Grand Cons. Marc Péter, Genève. — Cons. nat. F. de Rabours, Genève. — 
Prof. L. Ragaz, Zurich. — Prof. G. de Reynold, Bern. — Fiirspr. D^ H. Seeholzer, Zurich. — 
Past. Frank Thomas, Genève. — Dir. Th. Tobler, Berne. — Priv. doc. D^ S. Tschulck, Zurich. — 
M. Aubert, Lausanne. — Billieux, proc. gén., Porrentruy. — B. Bovet-Grisel. publiciste, Berne. — 
A. Briistlein, anc. cons. nat., Berne. — E. Choulat, dép., Porrentruy. — Otto de Dardel, cons. 
nat., S' Biaise. — D' Dind, méd., Lausanne. — Albert Eberhardt, prof., S'-Iniier. — André Mer 
cier, prof, à l'Univ. de Lausanne. — Louis Merlin, réd. du Jounial du Jura, Bienne. — H. Mouttet 
juge d'appel, Berne. — Maurice Millioud. dir. de la Bibliothèque Universelle, prof, à l'Univ. de Lausanne' 

— A. Reymond, prof., Neuchâtel. — R. Rhym, not., Tramelan. — B. Schnetz, réd. du Déiuocrate] 
Delémont. — J. Tissières, cons. nat., Martigny. — Benjamin Vallotton, homme de lett., Lausanne' 



UN APPEL DES SOCIALISTES SERBES 

AU MONDE CIVILISÉ 



AVEC PREFACE DE 

CAMILLE HUYSMANS 



PREFACE 

La guerre a fait trois peuples martyrs : Les Belges, les Serbes et les Arméniens de Turquie. 

L'Allemagne a martyrisé la Belgique. 

L'Autriche-Hongrie et la Bulgarie ont martyrisé la Serbie. 

La Turquie a martyrisé l'Arménie. 

Dans les trois pays, l'agresseur s'est attaqué à une population innocente et sans défense. 

En Belgique, il a passé au fil de l'épée des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants désarmés. 

En Serbie, il a été plus impitoyable encore. Il a fait des victimes par milliers. 

En Arménie, sa bestialité n'a pas connu de bornes. Il a tué avec sadisme. 

La Belgique a perdu de nombreux civils et elle en perdra encore, sous un régime d'alimentation 
insuffisante et d'oppression insupportable. 

La Serbie a quasi perdu la moitié de ses habitants, et si l'on n'intervient pas immédiateinent, les 
hommes, lestemmes et les enfants tomberont comme des mouches. 

L'Arménie, hélas, ne saurait compter le nombre de ses victimes. Pourra-t-elle même, après la 
guerre, faire le relevé de ceux qui ont survécu et qui sont réduits en esclavage? 

Les méthodes de destruction et de meurtre ont été appliquées avec d'autant plus de brutalité et 
d'impudence que l'on se rapprochait de l'Orient, où l'existence humaine est appréciée à une valeur plus 
relative. 

Les buts des agresseurs n'étaient pas les mêmes. 

La généreuse Allemagne de Luther n'a certainement pas voulu exterminer les Belges. Ceux-ci sont 
d'abord trop nombreux ! Mais elle entendait les punir de leur résistance inattendue. Elle n'était pas 
une ennemie séculaire. Mais elle a pratiqué la saignée pour terroriser les vaincus et leur enseigner, 
pour l'avenir, la docilité. 

La catholique Autriche, elle, n'a fait autre chose que continuer sa politique traditionnelle. 
L'agression d'hier n'était pas accidentelle. Durant tout le XIX'^'= siècle, elle n'a cessé de s'attaquer à un 
jeune peuple vaillant, parce qu'il a conscience de sa force nationale. Et la tuerie a été perpétrée avec le 
but clair de la destruction totale. Dans l'armée impériale, les Serbes d'Autriche ont été envoyés de 



■1 — 

préférence au feu, parce qu'on voulait s'en débarrasser, — et les Serbes de Serbie ont été affames ou 
pendus, internés ou mis aux fers avec un raffinement cynique. 

Et les tréres Bulgares des cercles dirigeants ont aidé les Autrichiens dans cette tàclie immonde ! Ils 
ont voulu se venger des défaites passées, et ils sont restés sourds à la voix du sang. 

Le but des enfams du Prophète était identique. Ils voulaient aussi, eux, l'extermination d'un 
peuple. Et, il importe de le dire : ils l'ont accomplie consciencieusement, comme des nettoyeurs expé- 
rimentés. Ils n'ont rien épargné. Ils n'ont eu égard ni à l'âge, ni au sexe. Ils ont fait table rase. Ils ont 
exécuté la parole du Sultan Sélim, à la lettre. A la violence contre les hommes, ils ont ajouté la bestia- 
lité contre les femmes et même contre les enfants. Et les Chrétiens d'Allemagne ont assisté, impas- 
sibles, à cet égorgement des Chrétiens d'Arménie. 

En s'attaquant aux êtres humains, l'occupant s'est préoccupé également des choses. Il a voulu 
ruiner économiquement l'occupé. Il lui a pris les vivres. Il lui a enlevé les machines. Il lui a confisqué 
les matières premières. Et il a couronné le tout par la déportation de la main-d'œuvre. 

On dirait que les grands quartiers généraux des Turcs, des Autrichiens et des Allemands se sont 
donné le mot. 

Et comment ont-ils justifié ces abominations? 

En Belgique, ils ont inventé la légende des francs-tireurs. 

En Arménie, ils ont inventé la légende des complots. 

En Serbie, les Autrichiens n'ont rien inventé. Ils ont trop d'imagination pour se complaire aux 
lourdes fantaisies pseudo-scientifiques du gouvernement allemand. Ils ont, depuis le procès d'Agram, 
acquis trop d'expérience pour rééditer un subterfuge qui leur a valu un blâme moral de toute l'Ei.rope. 
Ils ont agi crânement, sans hypocrisie, et à tout prendre, cette attitude nous parait plus décente. Ils 
ont le courage de leurs crimes. 

Je ne veux pas rendre responsable de tout cela les peuples d'Allemagne, d'Autriche, de Bulgarie et 
de Turquie. Je connais les protestations qui ont retenti aux Parlements de Berlin, de Vienne, de Buda- 
pest et de Sofia. Je suis persuadé que des milliers de Musulmans condamnent la politique des Jeunes 
Turcs, et s'il en fallait une preuve, je ne citerais que l'émouvante brochure du Bédouin de Haouran, 
Faiez El-Ghocéin. Mais il importe que les socialistes au moins, dans les pays centraux, sachent et agissent. 
C'est pourquoi mes camarades de Serbie et d'Arménie ont jugé utile d'agir comme nous l'avons fait en 
Belgique : ils dénoncent à ce qui reste du monde civilisé ce qui s'est passé et ce qui se passe, et ils font 
appel tout au moins à la solidarité de ceux qui se réclament d'un même idéal d'humanité et de justice. 

Et si on leur répond, que de l'autre côté de la barricade, il est également des situations déplora- 
bles ; si on leur répond comme il m'a déjà été répondu, que des prisonniers auraient été maltraités 
ailleurs, nous déclarons tous très nettement que la protestation socialiste doit viser les méfaits des uns 
aussi bien que les crimes des autres. Je repousse, quant à moi, le mot : « Krieg ist Krieg », « la guerre 
est la guerre ». Cette phrase n'est qu'une forme larvée de la l.icheté morale. 

Les socialistes n'ont pas le droit de se désintéresser du sort d'autres êtres humains. 

C'est pourquoi je remercie mes amis, Popovitch, secrétaire du Parti Socialiste Serbe, et Katzlero- 
vitch, député ï la Skoupchtina, d'avoir écrit la présente brochure, à l'intention de l'opinion publique, 
sans distinction. 

Elle n'est pas une œuvre de haine. 

C'est un cri de détresse ! 

Stockholm, le lo décembre 1917. Camille Huysmans. 



Mémoire du Parti Socialiste Serbe 

sur la situation de la Serbie occupée, présenté au Comité 
russo-hollando-scandinave. 



Les opinions sur la culpabilité de la Serbie dans la guerre actuelle sont partagées, selon que les 
partisans de ces opinions appartiennent à l'un ou à l'autre des deux camps belligérants et ennemis. 
Mais ce qui est en dehors de toute discussion pour les deux parties, c'est que la Serbie est une des vic- 
times les plus éprouvées de la guerre mondiale. Le poids de la guerre, qui a pesé sur ce petit et fliible 
pays, est tellement écrasant et sanglant, qu'il n'existe pas de rapport équitable entre les deux facteurs, 
faute et punition, même si l'on accepte que la Serbie ait commis les fautes les plus graves. Encore 
moins peut-on en parler, si l'on considère que la nation serbe — abstraction faite de moments secon- 
daires et de responsabilités de troisième ordre — se trouvait, durant tout Je siècle dernier, en étal de légi- 
time défense contre la brutale politique de conquêtes d'un grand Etat réactionnaire voisin : l'Autriche. 

Le monde entier est plus ou moins au courant de la grande misère dans laquelle la Serbie a été 
plongée par la guerre, et des sacrifices que celle-ci lui a causés. Mais ce que l'on en sait est bien super- 
ficiel et incomplet. Le but de notre mémoire est de compléter ces indications générales par des données 
et des informations recueillies dans la Serbie, afin de montrer combien une assistance matérielle et 
morale, rapide et efficace, est nécessaire à ce pays, séparé du monde entier et abandonné par lui. 

La veille de roccupation et durant la catastrophe. 

La Serbie a déjà subi de grandes pertes à partir de la première année de guerre. Elle a dû repous- 
ser, dans les premiers mois de la guerre, deux grandes offensives autrichiennes, l'une en septembre, 
l'autre en novembre 19 14. Deux fois l'existence de la Serbie ne tenait plus qu'à un fil, et deux fois elle 
a paré le coup mortel. Mais ces événements ont causé des pertes énormes, aussi bien parmi les soldats 
que parmi la population civile. Eff"rayés par les horreurs de la première invasion austro-hongroise dans 
les environs de la ville de Chabatz, et pour échapper aux troupes ennemies qui s'aventuraient de plus 
en plus, les familles serbes ont dû fuir en masses par un temps défavorable, jusqu'à l'intérieur du pays. 

Cette invasion fut suivie d'une épidémie effrayante qui a sévi durant tout l'hiver et tout le prin- 
temps de 1915. Des centaines de milliers d'hommes (y compris 140 médecins) ont péri, du typhus 
surtout. Il en a résulté que le chiftVe total des victimes de la guerre atteignait, déjà en juin 1915, le 
nombre de 500.000. 

Vint ensuite en octobre 19 15, la troisième invasion, celle de Mackensen ; puis l'attaque bulgare par 
le flanc. Ces événements ont été suivis de la migration de tout un peuple — femmes, enfants, vieillards 
— à travers les montagnes d'Albanie, qui n'avaient vu jusque-là que des savants passionnés ou des 
aventuriers blasés, n'attachant plus aucun prix à leur existence d'ennui. Cette migration se fiiisait 
à pied, par les froids effrayants d'hiver et d'automne, aux mois de novembre et de décembre. Sur 
39.000 jeunes gens, âgés de 15 à 18 ans, emmenés par les commandants de l'armée serbe, 31. 000 sont 



morts en Albanie de froid et de faim, — sans parler du nombre considérable d'enfants, de femmes, de 
vieillards et de soldats qui y ont succombé. A Corfou, les soldats affamés et mortellement exténués 
ciaicnt attendus par le choléra. Des centaines de cadavres furent jetés à la mer, tous les jours. Le nom- 
bre total des victimes serbes atteignit le chiffre de 800.000 et même de 1 .000.000, selon l'avis de per- 
sonnes compétentes. C'était là déjà presque le<///<zr/ de la popitliilion totale de la Serbie, d'après la statis- 
tique établie après la paix de Bucarest. La statistique générale comprenait un nombre considérable 
d'Albanais et de Turcs, ce qui signifie que le taux de la mortalité de la population serbe proprement 
dite était plus considérable encore. Quant à la Serbie, qui existait avant les guerres balkaniques et qui 
forme sous tous les rapports le noyau même de la nation serbe, on peut dire sans exagération que 
quasi ta moitié de sa population a succombé. 

Il est à noter également, que le sort des Serbes qui ont habité pendant la guerre actuelle l'Au- 
triche-Hongrie, n'a point été meilleur. La politique des cercles dirigeants de l'Autriche-Hongrie était 
de résoudre la question serbe pendant la guerre, tout simplement, en exterminant autant de Serbes que 
possible. Les soldats de Bosnie, d'Herzégovine, de Dalmatie, ceux de l'ancienne frontière militaire de 
Lika, de Croatie, de Slavonie, de Syrmie, de Batchka, de Banat — qui sont tous des domaines serbo- 
croates — ont été envoyés aux batailles les plus périlleuses, tandis qu'un régime de cachot, de potence 
et de famine fut appliqué à l'intérieur du pays au reste de la population. Qu'on lise, par exemple, le 
discours sur la barbarie établie en Bosnie et en Herzégovine, prononcé au Parlement hongrois il y a 
quelques mois par le député croate, M. Guido Hreljanovitch. Ce discours, comme aussi le discours 
récent (17-10-17) de M. Anton Tressitch Pavitchitch au Parlement autrichien, contient des données 
à faire dresser les cheveux. Il a été accueilli en silence par toute la Chambre autrichienne. Nous n'y insis- 
terons pas plus longuement. Ces faits dépassent le cadre de notre compétence. Nous abandonnons à la 
Socialdémocratie austro-hongroise le soin de combattre ce gouvernement barbare, dont le but est d'en- 
traver tout développement du peuple serbe et d'anéantir la conscience qu'il a de .sa nationalité. Nous 
voulons simplement constater ceci : la nation serbo-croate, qui comptait plus de 10 millions d'âmes, 
et dont l'augmentation annuelle s'élève à environ 100.000 têtes, a perdu tant de ses nationaux dans 
cette o guerre de libération » qu'elle ne pourra atteindre son ancien chiffre que trente années après la 
guerre. 

L'occupation. 

Lorsque, en automne 1915, les conquérants passèrent la Save, le Danube et le Timok, la Serbie 
entière était divisée en deux parties : l'une offrait le triste tableau d'un cimetière, l'autre celui d'un 
hôpital. On n'était plus en présence d'un adversaire redoutable, dont il s'agissait de rompre la résis- 
tance, mais d'un pays gravement atteint et qui, d'après les principes humanitaires les plus élémen- 
taires, avait le droit d'être ménagé. 

Il est vrai que Mackensen, dés les premiers jours de son entrée dans le pays, a lancé une proclama- 
tion solennelle, dans laquelle il engageait toute la population civile à rentrer tranquillement dans ses 
loyers et à reprendre son travail habituel, car — ainsi que l'assurait le célèbre général — la guerre 
serait dirigée non pas contre la paisible population mais contre les troupes armées et combattantes. 
Mais ce n'était là que de vaines paroles. Toute l'administration d'occupation en Serbie n'est qu'une guerre 
permanente Cimtrf lu l^^pnlitliivi {yacifique. Ce n'est point d'ailleurs une administration d'occupation, mais 
bien une leriiabU expédition punitive de la part de l'Autriche-Hongrie et plus encore de la part de la '^Bulga- 
rie. C'est ce mot-là qui définit de la manière la plus exacte et la plus complète le caractère de la domi- 



— 7 — 

nation austro-hongroise et bulgare en Serbie. Les adversaires de la Serbie ont senti dès les premiers 
jours instinctivement, que ce pajs ne restera pas toujours en leur possession. C'est pourquoi ils ont 
résolu de rendre la Serbie tout à tait incapable de continuer son existence. Ils ont malheureusement 
déjà accoinpli une partie de leur tâche. Le devoir du monde civilisé est donc de les empêcher de mener 
jusqu'au bout leur œuvre intàme. 

Passage des troupes allemandes. 

Ce sont les troupes allemandes, lors de leur marche à travers la Serbie, en octobre, novembre et 
décembre 1913, qui ont fourni le modèle de cette aflreuse politique. Ces troupes ne se contentèrent 
pas du butin formidable, représenté par l'énorme fortune d'Etat, abandonné là dans le plus grand 
désordre, butin qui, d'après les affirmations des officiers allemands, ne pouvait être comparé qu'à celui 
qu'ils ont recueilli en Russie après la percée de Gorlicz. En dehors de cela, le peuple serbe a été forcé 
d'entretenir grntuiteuieiit pendant quelques mois ces légions allemandes innombrables, pour lesquelles les 
Balkans n'étaient qu'un chemin de passage dans leur marche de conquérants vers l'Asie Mineure. Le 
pauvre paysan serbe fut contraint de soutenir de ses petits moyens les plans grandioses des impéria- 
listes allemands et de participer à la réalisation de ces projets. 

Tout ce qui était nécessaire à l'armée et très souvent aussi ce qui ne l'était pas, fut pour ainsi dire 
arraché de la bouche de la population, composée surtout de femmes et d'enfants, sans aucun ménage- 
ment et sans compensation. Il est vrai qu'on leur laissait quelquefois en échange des bons de réquisi- 
tion, mais cela se faisait très rarement et toujours dans une forme non valable. Il arrivait, par exem- 
ple, qu'on trouvait chez de pauvres paysans ignorants, auxquels on venait de prendre la dernière vache, 
des bons de réquisition portant en allemand les mots suivants: «Pieire Karageorgevitch doit payer 11 etc. 
Mais ce qui est pis, c'est que la tortune du peuple était dans la plupart des cas anéantie sans nécessité 
aucune, tout simplement par méchanceté. On pourrait citer des exemples innombrables de cette ra^e 
d'extermination perverse et inutile, de la part des troupes allemandes par rapport à la fortune des 
paysans, exemples qui entrent parfois dans je cadre de l'humour soldatesque, 'mais qui coûtaient vrai- 
ment trop cher à la pauvre population. Nous croyons toutefois de notre devoir de déclarer, à cette 
occasion, que les soldats allemands, bien qu'il n'aient point eu d'égards pour la fortune du peuple, ne 
se sont jamais montrés barbares envers la population elle-même. Nous ne connaissons point de cas où 
les soldats allemands aient perpétré des meurtres, commis des violences, ou donné des coups. S'il y en 
a eu, ces cas ont été exceptionnels. 

Après le passage de l'ouragan allemand vinrent les conditions « normales ». L'ordre fut créé en 
Serbie. Voyons ce qu'il était et ce qu'il est, cet ordre. 



A. LE DOMAINE OCCUPÉ PAR LAUTRICHE-HONGRIE 

I. Situation économique. 

La vie économique de la Serbie a été ébranlée et éprouvée même avant l'occupation, comme 
jamais cela ne s'est vu dans aucun autre Etat belligérant. Le taux de la population mobilisée par la 
Serbie était plus élevé que partout ailleurs. Tout le pays fut transformé en un véritable camp de guerre. 



- 8 - 

Apres cn.i^uc iiiKiiMM. tiuKiiiit II .ipics chaque i-pidcmic, les derniers restes de la population mascu- 
line des villages et des villes étaient enrôlés, de sorte que les seules forces ouvrières qui restaient se 
composaient de femmes, d'enfants et de vieillards. Le centre économique et commercial de la Serbie, 
Belgrade, fui évacue et abandonné par la population dès Its premiers jours de la mobilisation, à cause 
de sa situation danj;ereusc au point de vue militaire. Il en fut de même de toute la Serbie du nord, de 
la zone qui va le long de la Save et du Danube, ainsi que de la Serbie de l'ouest le long de la Drina. 
C'est ainsi que dès les premiers jours de la guerre, toute vie économique et culturelle a dû cesser dans 
les régions les plus riches de notre pays, puisqu'elles furent toutes transformées en théâtre de guerre et 
couvertes de sang. Il s'y produisit, au moment de la catastrophe, une grande émigration de la popula- 
tion la plus apte à la production économique. Elle se mit à quitter en masses ses maisons, ses ateliers, 
ses atfaircs et ses champs, pour s'en aller, à travers l'Albanie, dans le monde inconnu. 

Or, que firent les « Kulturirâgcr » dans cette situation ? Au terrible fardeau de la guerre qui pesait 
déjà sur la population, ils ajoutèrent la brutalité, les pillages et la corruption d'un régime d'occupation 
et ils menèrent, par leurs brigandages, toute la Serbie à la ruine économique. Ce que les Allemands 
n'ont pas su « mettre en ordre » durant leur court séjour de quelques mois, les Autrichiens et les Hon- 
grois l'ont fait à la perfection en deux années. 

L'Autriche-Hongrie aime surtout à souligner le côté ordonnateur de son activité en Serbie. Le 
grand Etat voisin veut prouver au monde entier, que sa mission historique a consisté à guérir de !a 
politique » le peuple serbe « sauvage et rebelle » et à l'éduquer pour l'économie et le travail. Or, 
qu'a fait l'Autriche-Hongrie les deux premières années, afin d'encourager et de relever le développe- 
ment des forces économiques et productives de la Serbie ? 

La première action de l'administration d'occupation fut d'iulenirr en Hongrie et en Autriche filus 
de 1)0.000 Ixiniiiifs de la population civile, sans aucune raison et sans aucun besoin militaire ou politique. La 
Serbie fut privée par là de la dernière réserve des forces ouvrières dont elle disposait encore, et des 
familles innombrables perdirent leur dernier soutien. Des centaines de milliers, enfants, femmes et 
vieillards, furent ainsi condamnés à mourir de faim. Un sort plus enrayant encore attendait les internés 
et le pays resta complètement dépourvu de forces ouvrières qui auraient pu l'aider à subsister. Ce fut 
l.'i le premier acte, et le, plus important, de l'administration militaire dans son œuvre de reconstitution 
économique et culturelle de la Serbie occupée! Cette politique d'internement est cependant un des cha- 
pitres les plus cruels de toute l'histoire de l'administration d'occupation et nous en parlerons plus loin 
d'une manière plus détaillée. 

Après s'être emparée de ces derniers restes des forces ouvrières, l'administration militaire a réqui- 
sitionné également, et elle le fait encore, sans interruption, tout ce qui est indispensable .\ la produc- 
tion, tout le matériel, sans lequel le développement futur des forces productives est tout à fait impos- 
sible. Les fabriques les plus importantes de la Serbie n'existent plus, les machines ont été démontées 
et traînées par delà la frontière, ainsi que tous les outils et matières premières. On a agi de même pour 
les ateliers. La plupart des magasins sont vidés de la même manière. Les paysans sont privés de leurs 
derniers chariots, chevaux et boeufs. Ces pauvres gens doivent fournir régulièrement aux autorités 
militaires des bêtes de trait et autre bétail, même quand ils n'en possèdent point. Il y a eu des cas, 
ou de petits paysans ont fourni aux autorités austro-hongroises, en un an et demi : 15 bœufs! Il faut 
qu'ils fourni.s.sent ce bœuf, même quand ils n'en ont pas en réalité. Il faut alors qu'ils l'achètent aux 
prix les plus élevés ou bien qu'ils l'obtiennent par contrebande en risquant leur vie de l'autre côté de 
la Morava sur territoire bulgare. C'est leur affaire de savoir où ils le trouveront, mais l'animal doit être 
fi'iiriii, ou bien le p.iysan ou la commune en question doit payer une amende fabuleuse. 11 va de .soi 



— 9 - 

que par suite de cette politique, la Serbie, très riche en bétail et qui en produisait beaucoup, en sera 
bientôt tout à fait dépourvue. Le paysan ne pourra plus labourer sa terre, l'artisan trouvera un atelier 
vide et l'ouvrier devra rester les bras croisés, car de toutes les fabriques il ne reste plus que les murs. En 
admettant même qu'il y ait encore en Serbie, après cette guerre exterminatrice, des mains capables de 
travailler, le matériel nécessaire au travail manquera tout à fait. Tel est l'état de relèvement économi- 
que de la Serbie sous le régime de l'administration d'occupation austro-hongroise! 

La hache est également un instrument fort important dans la propagation de la culture austro- 
hongroise. C'est le moyen le plus favorisé de sa politique d'occupation et le levier le plus puissant 
d'encouragement économique dans les domaines conquis. La grande prédilection des Autrichiens et 
des Hongrois pour les bois est d'ailleurs déj.à connue par l'exemple de la Bosnie. Il n'y a donc là rien 
d'extraordinaire ou d'étonnant, puisque les bois sont les meilleures sources d'enrichissement pour les 
parvenus capitalistes et pour les aventuriers de toutes les colonies. Le chiffre d'exportation du bois et 
de ses sous-produits permet de mesurer le caractère colonial qu'un pays assume vis-à-vis d'un autre. 
La Bosnie se trouvait sous ce rapport, à l'égard de l'Autriche-Hongrie, à une hauteur remarquable. A 
présent, c'est le tour de la Serbie. Ce que l'on fait aujourd'hui en Serbie avec les forêts, ces sources 
essentielles d'un pays comme le nôtre, n'est pas seulement une exploitation exagérée, mais une véri- 
table et complète dévastation. En voici un exemple: La forêt Rogot, propriété de l'Etat, était une très 
belle forêt, vieille et épaisse, au centre de la Serbie. Elle avait une valeur de plusieurs millions. Cette 
forêt n'existe plus aujourd'hui, elle est détruite jusqu'au dernier arbre. Un grand terrain vide et triste 
marque son emplacement. Toutes les autres forêts de la Serbie, plus grandes et plus précieuses encore, 
comme celles du Kopaonik, de Tara, de Roudnik, ont subi le même sort. Les coups sourds de la 
hache autrichienne dans la profondeur des vieilles forêts de Choumadia résonnent comme les coups de 
marteau sur un cercueil. 

Et pendant que l'on continue d'un côté à abattre les bois, on organise d'autre part une expropria- 
tion systématique et ininterrompue de tout ce qui appartient à la population. Cela se fait sous le nom 
de « réquisition ». Presque tous les produits du pays, même ceux qui sont indispensables dans chaque 
ménage, objets en métal, etc., sont réquisitionnés sous prétexte de servir aux besoins militaires. Et on 
les paie à des prix dérisoires! En fait, tout cela n'est qu'une forine voilée d'expropriation. Toute la 
moisson est également réquisitionnée. Le froment est payé à raison de 33 couronnes autrichiennes les 
100 kg. Les prunes sèches, un des produits d'exportation les plus importants en Serbie, sont payées à 
raison de 10 couronnes les 100 kg. et cela dans une période où le gouvernement croate fournit à la 
commune de Vienne, par contrat, ces mêmes prunes à raison de 50 couronnes les 100 kg. On réqui- 
sitionne également l'eau-de-vie à raison de 40 à 50 couronnes pour la revendre ensuite aux auber- 
gistes à raison de 200 à 250 couronnes, des sortes plus fines même à raison de 500 couronnes les 100 
litres. On paie les bœufs i cour. 80 le kg. Et le paysan n'a même pas le droit d'être là quand son 
bœuf est pesé ! Cela ne regarde que les militaires et fonctionnaires qui, en réduisant le poids à paver 
à moitié ou à peu près, font des affaires extrêmement lucratives. La plupart des bons de réquisition 
portent généralement un chiffre arrondi : 100, 150, 200 kg., ce qui est déjà une preuve visible de cet 
énorme vol officiel. Les porcs sont achetés à raison de 2.50 à 3 couronnes le kg., tandis qu'on les paie 
6 à 7 couronnes en Autriche-Hongrie. Les ponunes qui forment également dans le pays un article d'ex- 
portation très important, sont payées 25 à 40 couronnes les 100 kg. pour être revendues ensuite à rai- 
son de 80 à 100 couronnes en Autriche-Hongrie. On réquisitionne également les noix, les pommes de 
terre, les fèves, les fruits, les légumes, les œufs — en un mot tout. 

Un système d'amendes infiniment subtil a le même but. Ce n'est point une punition imposée dans 



— 10 — 



l'intérêt gênerai de la commune pour l'observation des règles prescrites, mais un nouveau moyen de 
dépouiller le peuple et d'enrichir rapidement les employés militaires et civils. L'été dernier, de nom- 
breux habitants de Belgrade ont dû payer une amende de i.ooo à 1.500 couronnes pour avoir dépassé 
de quelques litres le quantum prescrit pour la consommation de l'eau. Les administrations des villages 
sont condamnées pour des riens, et sous des prétextes tout à tait ridicules, à p.iycr des amendes de 
2.000, 3.000. 5.000 ducats. Les paysans eux-mêmes doivent payer l'amende, en or ei au comptant. 
L'intention est bien simple : on veut priver le paysan serbe du dernier gramme d'or qui lui reste 
peut-être encore du bon vieux temps, de l'époque du communisme patriarcal. On va quelquefois 
si loin dans cette avidité pour obtenir de l'or, qu'on s'est permis un jour de forcer la caisse d'un com- 
merçant connu de Belgrade, pour lui prendre les 2.000 « napoléons » qui s'y trouvaient et ne les lui 
rembourser qu'.\ raison de 28 couronnes pièce, à un moment où chaque pièce valait en Bourse 70 cou- 
ronnes. Et ce n'est pas là un exemple unique! Mais qu'on ne se méprenne point sur nos intentions. 
Nous ne voulons pas pleurer sur le sort des capitalistes qui, pendant la guerre, ont plus d'une occa- 
sion de se dédommager d'une perte subie par un gain dix fois plus grand. Nous voulons simplement 
montrer que si l'on se permet de pareils procédés envers les grands capitalistes de Belgrade, le sort du 
paysan dans des villages éloignés de la capitale, du pauvre paysan livré sans merci à la puissance illi- 
mitée et tvrannique du gendarme local, doit être encore plus lamentable. 

Quant .i la baii se forcée du cours de l'argent serbe, ce n'est non plus autre chose qu'un pillage, le 
revolver en main. Aussitôt que la Serbie fut vaincue, il parut un ordre, avec menace des peines les plus 
sévères, ordre prescrivant que le franc serbe (le dinar) n'aurait que la valeur d'une demi-couronne 
autrichienne. Comme la population n'avait pas d'autre argent, elle fut forcée de mettre en circulation 
l'argent serbe, qui passa de cette manière aux Autrichiens, aux Allemands et aux Bulgares, à des prix 
dérisoires. C'est ainsi que les autorités et les personnes privées organisèrent une spéculation très lucra- 
tive avec l'argent serbe, dont la valeur réelle au marché international, grâce au titre solide du métal, 
est deux fois plus grande que celle de l'argent autrichien. Aujourd'hui même on peut changer en Au- 
triche, privatim, 100 dinars serbes contre 12c couronnes autrichiennes. Les pertes subies de cette ma- 
nière par la population serbe, celle des gens pauvres surtout qui n'ont p.is comme les riches le moyen 
de garder leur argent jusqu'au moment le plus propice, sont énormes et s'élèvent à de nombreux 
millions. Ce qu'il y a de plus triste dans cette spéculation, c'est que les pauvres gens, femmes, enfants 
et vieillards, abandonnés du monde entier, n'avaient que leurs petites économies comme ressources 
vitales et étaient forcés par là de réduire de moitié le peu de nourriture qu'ils recevaient jusque-là. 

Tous ces moyens raffinés d'exploitation finiront naturellement par épuiser ce qui reste des richesses 
du pays. Cette exploitation se fait d'ailleurs dans beaucoup de cas ouvertement, brutalement et sans 
aucune espèce de gène. Aux premiers mois de l'occupation surtout, c'était l'usage de forcer la porte 
des maisons et des magasins appartenant aux citoyens serbes absents, et de s'emparer de tout ce qui 
plaisait à l'officier, à l'agent de police et au premier mouchard venu. Nombre d'appartements privés, à 
Belgrade surtout, ont été pillés de la sorte. On prenait tout, depuis le linge et les meubles jusqu'aux 
pi.mos qu'on faisait passer généralement de l'autre côté de la Save, en guise d j « butin de guerre » pour 
les femmes et les maîtresses des officiers austro hongrois. La Maison du Peuple de notre Parti socia- 
liste n*a pas été épargnée non plus par les pillards et les exterminateurs. Dès les premiers jours de 
l'occupation, on y a pris plusieurs objets et on en a détruit une masse, des livres surtout. Il y a quatre 
I '.ment, ces messieurs ne se .sont point gênés d'entrer dans notre Maison du Peuple, sans en 

c, : la permission, et d'emporter tous les objets qui y restaient encore, sans laisser de bon de 

léquisiiion. Notre parti, qui est pauvre, perdit par là durant l'occupation, rien qu'à Belgrade, plus de 



1 1 — 



50,000 dinnrs. Notre intention n'est point de plaider ici pro domo. Nous n'avons cité cet exemple que 
comme illustration du triste état de choses en Serbie. Du moment qu'on se permet de pareils atten- 
tats à la propriété d'une organisation politique qui, comme on le sait fort bien, a des relations inter- 
nationales et jouit, pour ainsi dire, de la protection internationale, on peut se figurer aisément le sort 
réservé à la population, qui n'est protégée par personne! 

Bref: les pertes économiques subies par la Serbie durant la guerre, — avant et surtout durant cette occu- 
pation catastrophique — sont si grandes, que la restauration de ce pays ne pourra être comidérée que comme 
formelle et fictive si elle n'est pas complétée par une assistance financière collective largement organisée, à côté 
de la reconstitution de son indépendance politique. Cette assistance financière est l'unique moyen de relever 
le paj-s ruiné et de lui rendre son existence d'autrefois. 



2. La politique alimentaire. 

Mais quelle est la compensation ofi'erte par l'administration militaire de l'Autriche-Hongrie à la 
population serbe, pour la dédommager de toutes ses souffrances? Après avoir tout réquisitionné, lui 
a-t-elle au moins garanti le minimum nécessaire pour vivre? 

Point du tout. Tout est au contraire organisé et calculé de telle manière que la population est 
condamnée à mourir de faim. La Serbie est par sa nature un pays riche, qui peut facilement nourrir sa 
population. Mais ce pays est divisé pour le moment en districts militaires et administratifs qui, par 
rapport à l'échange des vivres, sont séparés les uns des autres par de véritables murailles de Chine. 
Tout échange de vivres entre ces districts militaires est sévèrement interdit, de sorte qu'il est plus facile 
à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un œuf de passerd'un district à l'autre, en Serbie. 
Les commandants des districts disposent d'un pouvoir illimité quant à la répartition des vivres dans 
leursdistrictset ne dépendent sous ce rapport de personne, pas même de leur gouvernement. Il en résulte 
que tout échange indispensable de vivres entre les divers domaines de la Serbie est devenu impossible, 
et que tout surplus de produits d'une partie du pays, qui pourrait et aurait dû servira couvrir les besoins 
d'un autre domaine, est exporté immédiatement en Autriche-Hongrie. On parvient de la sorte à créer 
dans le pays un manque artificiel de vivres, qui est ensuite utilisé par ces mêmes commandements de 
districts, par les fonctionnaires des gouvernements et par leurs agents civils dans l'intérêt d'une spécu- 
lation éhontée. C'est ainsi que des officiers et des civils suspects s'enrichissent d'un jour à l'autre tandis 
que des centaines de milliers de femmes, d'enfants et de vieillards serbes manquent du nécessaire et 
sont en proie à la famine la plus affreuse. Les magasins autrichiens, ou plutôt les cartes, restent donc 
l'unique ressource de la population. Mais trop souvent on n'obtient même pas la quantité à laquelle 
on a droit, d'après ces cartes. Ce système devient aussi matière à spéculation. On sait, par exemple, 
que l'Autriche-Hongrie n'a jamais eu à se plaindre du manque de sel. Ce qui n'empêche point que les 
paysans serbes sont restés pendant des mois sans sel, sous prétexte qu'il n'y en avait pas, bien qu'il y 
en eût encore beaucoup dans les magasins. Et pendant qu'on refusait du sel aux paysans, les agents 
autrichiens, les soldats et les sous-officiers vendaient ce même- sel, soi-disant en secret, à raison de 8, 
de 10 et de 12 couronnes le kg. Celui qui sait l'importance du sel dans l'agriculture, et surtout dans 
l'élevage du bétail, comprendra focilement pourquoi les paysans étaient prêts à vendre tous leurs pro- 
duits à des prix dérisoires, pour obtenir seulement un peu de sel. 

Quant à la ration de pain, elle est à Belgrade égale à celle de l'Autriche (pas à celle de la Hongrie, 
par exemple !) Malgré cela, la population de Belgrade ne recevait pendant des mois sous le nom de 



« farine » qu'une espèce de mélange sj^écial qu'on ne pouvait ni transformer en pain, ni cuire, ni manger, 
et qui a provoqué bien Ucs maladies parmi la population. Quant à l'intérieur du pays serbe, il s'y 
trouve des endroits où la ration de pain est encore plus misérable. C'est ainsi que les pauvres paysans 
des environs de Baïiia-lîaclita ne recevaient, le printemps dernier, ciu'iiit kih^ramme de mats par létt 
d'haUtant pour tout un mois. Qu'on se figure, d'après cela, la ration qu'ils auront cet hiver et au prin- 
temps prochain. 

Celte politique d'alimentation, ou plutôt cx.iacnicnt d'inanition, se manifeste de la façon la plus 
éloquente sur les physionomies des habitants de Belgrade. Dans cette ville il est ab.solument impossible 
d'acheter quoi que ce soit. Ce n'est que par exception et à des prix vraiment fabuleux qu'on obtient un 
peu de graisse, des œufs, des pommes de terre et des fèves. On reçoit aussi un peu de viande, dont 
les prix, comparés à ceux de l'Autriche et de l'Allemagne, ne sont même pas trop élevés Mais comme 
la population, dans presque tout le pays, est complètement privée des moyens de gagner sa vie, ces 
prix sont relativement élevés. Des centaines de personnes attendent, à Belgrade, devant la boutique 
qui vend des déchets de viande. Mais comme le nombre de ces déchets (pieds, intestins, estomacs, etc.) 
est très limité, ils sont devenus une telle délicatesse, qu'on se considère heureux quand on en obtient 
une ou deux fois par mois. Sur 50.000 habitants, actuellement à Belgrade, la commune fournit dans 
la saison d'été 2.000—3.000 litres de lait et quelques centaines de litres seulement en hiver. Ce ne 
sont donc que les personnes gravement malades et de tout petits enfants qui reçoivent, après bien 
des difficultés et des procédures les plus compliquées, un quart de litre de lait par jour. Au prin- 
temps dernier, le printemps est la meilleure saison pour les légumes, on ne recevait que 157 gram- 
mes de légumes par tête d'habitant et par semaine. On ne comprend vraiment plus ce qui fait vivre 
tous ces gens. Des milliers de femmes, d'enfants et de vieillards courent désespérément, jour et nuit, 
les grands chemins et les villages environnants, très éloignés quelquefois, afin de trouver un peu de 
nourriture. Ces courses sont cependant sévèrement interdites. On ne peut rien acheter dans les vil- 
lages, ni les produits monopolisés ni les autres. On a même publié à Belgrade un ordre qui condamne 
toute femme, surprise à acheter des vivres, non seulement à être arrêtée, mais aussi à être hdtonnée. 
Les prix des vivres, fixés par les autorités, sont tels qu'aucun paysan ne veut fournir des vivres à 
pareils tarifs. C'est ce qu'il faut justement aux hommes du pouvoir. Ce sont eux alors qui vont aux 
villages, achètent tous les vivres d'après les prix établis et les exportent en Autriche. Leur politique, 
quant aux prix sur les vivres, au lieu de servir les consommateurs et les producteurs du pays, est diri- 
gée contre eux; et elle ne poursuit en réalité qu'un seul but : celui de voler et de ruiner le pays. C'est 
pour cela qu'à Belgrade, le centre d'un pays riche et agricole, la misère et la f;miine sont plus grandes 
qu'à Vienne. 

Cette sitution désespérée de la population de Belgrade a déterminé le président de la commune 
de Belgrade, le D' Veljkovitch, le professeur de l'Université, .\I. Feritch, et quelques autres personnes 
encore, à remettre un mémorandum au chef de l'état major du gouvernement militaire, le colonel 
Kerchnawc. Il n'y avait dans ce mémorandum que des revendications bien modestes : on demand.iit 
tout d'abord de simplifier la procédure extrêmement longue et compliquée par laquelle les habitants de 
Belgrade doivent passer pour obtenir l'autorisation de voyager à l'intérieur du pays, et de donner cette 
autorisation non seulement à quelques spéculateurs privilégiés, mais à tous ceux qui auraient eu besoin 
de rapporter un peu de vivres. On priait ensuite l'administration de changer la politique des prix 
nuxima. Et l'on finissait en deinandant qu'on permit à la commune de Belgrade d'acheter elle-même 
la quantité fixe de bétail destiné à être abattu, afin d'empêcher l'intendance militaire de spéculer sur 
ces objets de consommation. Les intendants livraient parfois \ la commune des bœufs dont l'intérieur 



— '3 — 

(les intestins) pesaient 43 kg. tandis que toute la chair ne pesait que 37 kg. — Ce mémoranduiii 
apparut cependant aux autorités autiichiennes comme un document extrêmement suspect. Ce fut 
d'aboid M. \'eljkovitch qui fut invité à passer au bureau de police, où on lui fit subir un interroga- 
toire officiel sur « ses vraies intentions». Vint ensuite, après un long intervalle, une audience chez le 
colonel Kerchnawe, qui fut extrêmement bref et froid. Ce ne fut en somme que M. Kerchnawe qui 
parla. Il déclara que le mémorandum n'était point exact, que la population ne souffrait pas du manque 
de vivres, que sa femme, p. ex., achetait tous les vivres à Belgrade très facilement et à très bon 
marché, et il conclut en disant que ces questions ne relevaient pas de la commune, mais du gouver- 
nement militaire. L'audience se termina sur cette déclaration. Il ne faut pas oublier, pour apprécier 
ces procédés que le D'' Veljkovitch est ancien ministre, chef d'un parti qui est en opposition avec 
Pachitch et point ennemi de l'Autriche-Hongrie, tandis que M. Peritch est un austrophile convaincu 
et généralement connu comme tel. Malgré cela, ils furent tous les deux, M. Veljkovitch surtout, telle- 
ment maltraités, que celui-ci se vit obligé de demander sa démission. Il va de soi qu'on se gêne encore 
moins avec la canaille socialiste. Un de nos camarades, le conseiller municipal Mika Spasoïevitch, s'est 
permis l'an dernier de critiquer avec des paroles très modérées cette politique d'inanition, et d'exiger 
du pain pour le peuple. Il fut aussitôt, bien qu'il eût déjà 70 ans, arrêté et interné en Hongrie. 

Cette situation intolérable s'aggrave encore par l'impatience extraordinaire des autorités et des 
banques austro-hongroises. Comme la Serbie d'aujourd'hui est privée de toute vie économique et ses 
habitants de toute possibilité de gagner leur vie, tout ce monde-là «(? vit que de l'assistance qui lui vient 
du dehors. On vit de ce que l'on reçoit de la Suisse et de la France, de ses parents ou amis, ou bien des 
missions de bienfaisance. Or, la Serbie a été sous ce rapport oubliée par tout le monde. Deux fois 
seulement, en 19 16, une mission américaine et une mission suisse sont venues distribuer à la popula- 
tion de Belgrade un peu de vivres et de vêtements. L'argent qu'on reçoit de ses parents de la Suisse ou 
de la France est donc l'unique ressource vitale de la population serbe. Les sommes que les pères de 
famille ont pu envoyer jusqu'ici sont très insignifiantes, si on les compare aux besoins de la popula- 
tion. Elles ne s'élèvent qu'à 20 millions environ en 2 ans ! Cette somme représente tout de même une 
grande valeur pour bien des familles, d'autant plus qu'elles ne reçoivent aucune autre assistance. Les 
banques et les autorités austro-hongroises sont cependant tellement cruelles et tellement dépourvues 
de toute conscience, qu'elles n'hésitent pas à traîner en longueur le payement de ces sommes pendant 
des mois entiers. Il y a eu des cas où des sommes, envoyées de la Suisse ou de la France en septembre 
1916, n'ont été payées à Belgrade qu'au inois de mars ou d'avril 1917 — après une spéculation qui a 
duré 6 mois. Il est vraiment inutile de prouver, une fois de plus, que la situation de la population de 
Belgrade, en hiver et au printemps qui va venir, sera affreuse, si ces pauvres gens sont forcés de vivre 
sans argent. 

On a toutefois existé, ou plutôt végété jusqu'ici, péniblement, avec des souffrances horribles et 
avec un déficit physiologique énorme, dont on n'éprouvera les conséquences dangereuses qu'après la 
guerre. Mais cet hiver et le printemps prochain, la population sera éprouvée d'une manière plus 
cruelle encore, car l'administration militaire est parvenue à organiser un système parfait pour arracher 
à la population serbe jusqu'au dernier épi de la moisson de cette année. Tout, mais positivement tout, 
est exporté en ce moment-ci, de sorte que la population n'a plus qu'à se croiser les bras et à n"iourir 
de faim. 

Une assistance aussi grande et aussi rapide que possible, en vivres et en argent, est urgente, si l'on ne veut 
pas condamner à mourir de faim, dans des conditions affreuses, ce peuple doué cependant d'une grande énergie 
vitale. 



<. La situation politique. 

L tsclav,(i;t iK)iiiimii.- vient cimiiiKici ù'uir in.iniùrc tout à fait logique la misère économique de 

la Serbie occupée. 

Il ne peut être question, naturellement, d'aucune espèce de droits publics. Aucune forme de vie 
collective n'est possible en Serbie, en ce moment. Toutes les organisations, y compris les sociétés pro- 
fessionnelles, coopératives et même philantropiqucs, sont interdites. Celui qui oserait essayer de former 
une association quelconque serait immédiatement interné, et peut-être subirait-il un sort plus terrible 
encore. Le premier gouverneur militaire qui est entré en Serbie a publié aussitôt un ordre, interdi- 
sant rigoureusement toute politique dans le pays. Or, il est facile de se figurer tout ce qu'un gouver- 
nement réactionnaire et militaire comprend sous le mot de « politique». Il existe une seule imprimerie 
aujourd'hui, à Belgrade, celle du gouvernement militaire général qui édite le Journal de Belgrade. Toutes 
les imprimeries privées sont fermées, après avoir été pillées. Il n'y reste plus ni machines, ni autre 
matériel. Il est même interdit d'imprimer des menus. Une imprimerie équivaut, selon le mot courant 
des autorités locales, à un arsenal ennemi. Si un citoyen serbe avait l'aud.ace de solliciter une autori- 
sation pour l'édition d'un journal, il serait immédiatement inscrit sur le tableau noir du gouvernement. 
Il est interdit de se servir de l'alphabet serbe dans le commerce public, la poste y compris. Il est inutile 
d'ajouter que toute activité politique est interdite, puisqu'il est même dangereux de dire ouvertement 
ce que l'on pense et même d'avoir des idées indépendantes. Des philistres nullement dangereux, des 
pavsans ignorants et même des femmes bavardes risquent, si leur conversation inoffensive et naïve est 
entendue et commentée par des espions, d'être envoyés dans les camps d'internement, en prison et. 
même à la potence. 

Les droits de l'homme les plus élémentaires ne sont pas garantis en Serbie. Dans les villages, ce sont 
les gendarmes qui disposent d'un pouvoir illimité et qui dominent tout. Leurs procédés reflètent le 
mieux le système appliqué par l'administration austro-hongroise aux peuples asservis. Espionnage, 
dénonciations, exactions de toutes sortes, vol, souvent même meurtres violents — teUe est la manière 
d'agir de la gendarmerie dans les villages. Dans les villes, ce sont les officiers et les sous-officiers qui 
jouissent de ce privilège. On applique dans bien des villes des ordonnances officielles qui prescrivent 
à toute la population — hommes, femmes, enfants et vieillards — de se découvrir et de faire une pro- 
fonde révérence devant chaque officier. On voit parfois des officiers qui, à l'aide de leurs cravaches, 
frappent les « rebelles » qui n'obéissent pas aussitôt .i la prescription. Les coups de bâton sont devenus 
un moyen d'éducation très affectionné par les civilisateurs austro-hongrois. Cette peine est appliquée 
partout et sous les prétextes les plus ridicules. Deux lycéens de Belgrade qui avaient dû, par misère, 
devenir conducteurs de tramways, ont été condamnés à recevoir 75 coups de bâton, pour n'avoir pas 
salué un officier subalterne. Les pauvres jeunes gens se sont évanouis trois fois, et chaque fois on a 
recommencé à les Kitonner. Après cette exécution on les garda un mois en prison pour les interner 
ensuite en Hongrie. Un lieutenant, nommé Wiedmann, jouit à la préfecture de Belgrade d'un pouvoir 
illimité sur la vie et sur la liberté de tous les habitants. Il ne dépend que de sa violence que n'importe 
quel habitant de Belgrade ne soit arrêté, souffleté, batonné et surtout interné, ce qui, comme nous 
le montrerons plus bas, est indirectement une peine de mort. Tout Belgrade a passé, très souvent 
" ' ralement, par les mains de ce gendarme, depuis les anciens ministres jusqu'au dernier des 

'/i Il n'y a presque personne à Belf>rade qui n'ait pas eu à se plaindre d'avoir été maltraité, 

insulté et offensé dans ses .sentiments les plus sacrés par ce Gessier autrichien, qui agit ainsi sans pré- 



. - 15 - 

texte plausible et sans qu'il y ait la iiioiiuire faute de la part de celui qu'il poursuit. La Serbie ne con- 
naît point de personnage plus haïssable qtie ce tyran. Ce qui ne l'empêche pas de garder son poste depuis 
le commencement de l'occupation. Ce n'est donc pas une exception ou une erreur accidentelle, mais 
tout au contraire : ai ap-eux individu incarne tout iih système. Cette manière de maltraiter les citoyens 
serbes, de les réduire au rang de bestiaux, de les asservir autant que possible et de leur taire toujours 
sentir cette dégradation, c'est l'essence même delà politique d'occupation austro-hongroise en Serbie. 
Le nom du lieutenant Wiedmann restera dans le souvenir des générations futures comme un symbole 
vivant de la « Kulturtragerei » austro-hongroise en Serbie. 

Les tribunaux sont là, non pour empêcher tous ces pillages et toutes ces violences, mais pour les 
augmenter. Pas un seul officier austro-hongrois, accusé de vol, d'exaction, de violence ou de meurtre, 
n'a jamais été condamné, bien que ces crimes aient lieu tous les jours. Il est même dangereux de por- 
ter plainte contre un officier ou un fonctionnaire. Celui qui essaie, ne fût-ce que de la manière la plus 
inoffensive, de défendre sa fortune, son honneur ou sa vie, est immédiatement arrêté, bâtonné, interné. 
On pourrait citer des exemples innombrables de ces excès. Les arrestations de citoyens tout à fait 
innocents et leurs condamnations au cachot et même à la mort, sont tout ce qu'il y a de plus ordinaire. 
Les agents secrets, les détectives et les espions, recrutés parmi les couches les moins recommandables 
et les plus pourries de la population austro-hongroise ou serbe, sont les organes auxiliaires les plus 
importants de ces tribunaux, ainsi que de toute l'administration en général. C'est de leurs dépositions 
et de leurs rapports que dépendent entièrement la fortune, la liberté, l'honneur et la vie de tous les 
citoyens serbes. Les tribunaux ne sont là que pour prêter une sanction quasi-légale aux décisions de 
ces- individus, qui forment en Autriche-Hongrie une classe privilégiée et jouissent d'une haute considé- 
ration dans la société. La dénonciation la plus insipide peut jeter un homme au cachot, et les peines 
de mort sont prononcées par ces tribunaux avec un sang-froid vraiment criminel. C'est ainsi qu'on a 
fait fusiller ou pendre cette année dans le village Ramatja et dans les environs de Grouja, j/ paysans et 
le maître d'école Glichitch et qu'on a condamné au cachot 2jo hommes et femmes, rien que pour avoir trouvé 
dans ce village de vieilles armes complètement hors d'usage et de vieux fusils de chasse. Quant aux 
condamnations à inort individuelles prononcées par les tribunaux, et même par les gendarmes et exé- 
cutées sur le champ, ce sont là les cas les plus ordinaires. Nombreux sont les otages tout à fait inno- 
cents qui ont été tués de la sorte. On dirait même que ces inessieurs éprouvent un plaisir particulier à 
l'exécution de ces peines de mort. Dans bien des endroits on fiiit pendre les hommes — et on l'a fait 
même une fois avec une femme enceinte — en grande pompe, publiquement au marché, où les cada- 
vres restent suspendus quelquefois pendant plusieurs jours. C'est ce qu'ils appellent : éduquer un 
peuple sauvage ! Quand le peuple serbe aura atteint la hauteur éthique et esthétique enviable des offi- 
ciers austro-hongrois et commencera à prendre plaisir à ces spectacles de cannibales et à les rechercher, 
ce peuple deviendra apparemment susceptible de comprendre leur haute culture. 

4. Les internements. 

Le plus grand crime de l'administration d'occupation austro-hongroise et bulgare est d'interner les 
citoyens les plus innocents et les plus paisibles et de les interner en masses. Tout ce que nous avons 
souligné jusqu'ici n'était qu'un massacre en détail. Quant à ces internements, ce sont en réalite des massa- 
cres en niasses. On a interné, rien que dans le domaine occupé par l'Autriche-Hongrie, plus de 1^0.000 
sujets serbes, y compris plusieurs milliers de vieillards, âgés de plus de 60 ans, plusieurs milliers de femmes et 
même des enfants, dgés de huit à i]uin:^e ans ! En constatant ce chiffre vraiment épouvantable, nous lais- 



— lé- 
sons ccpcnJant de cote les . 50.000 soldnts serbes, prisonniers de guerre, qui partagent le sort de leurs 
frères internés en Autriche et en Hongrie. 

Nous aurions besoin de tout un livre, à tableaux elVrayants, si nous voulions retracer la situation 
et l'existence de ces niartvrs. Nous devons y renoncer pour le moment. Nous nous bornons à cette 
déclaration : le fait d'être interné en Autriche-Hongrie ou en Bulgarie siguijif n, réalité être indireclemmt 
condamné à mourir. Trente pour cent environ de ces misérables sont morts à l'heure qu'il est. Les 
autres traînent une existence lamentable avec une peine infinie et des souffrances indicibles, en atten- 
dant la mort inévitable. Dans les nombreux camps de concentration, qui contiennent en moyenne 
quelques milliers d'internés, le nombre de 10, 20 et }o morts par jour est une règle. Mais il y a des 
cas, en Hongrie surtout, où il mourait 200 à 300 personnes par jour. Il y a des camps de concentra- 
tion où la moitié des internés sont déjà morts au moment actuel. 

Il ne s'agit pas ici d'une épidémie qui hh ces victimes innombrables : on meurt de fai», et de froid. 
C'est h qu'on peut observer sur des cas vraiment classiques et beaucoup trop nombreux comment les 
organismes complètement sains sont peu à peu réduits à mourir de faim. La première période est celle 
où l'organisme, bien que subissant tous les jours un déficit énorme d'alimentation, vit encore de ses 
réserves antérieures. Vient ensuite la seconde période, celle d'une sensation de faim atroce, animale, 
insurmontable. Ces misérables mangent alors l'herbe qu'ils trouvent le long des haies, bien que ce genre 
d'alimentation soit sévèrement interdit. Ils passent des jours entiers à fouiller les tas de fumier et 
mangent tout ce qui ressemble quelque peu à de la nourriture. Les gardiens sont impuissants, même à 
l'aide de baïonnettes, à les en empêcher. Cette seconde période est suivie de la troisième et de la der- 
nière : la période d'épuisement complet et d'apathie. Le malade devient complètement indifiérent : la 
meilleure nourriture ne le tente plus dans cet état d'accablement, et il n'attache plus aucun prix à la 
vie. Il attend en pleine conscience, calme et impassible, venir sa dernière heure. Quand il la sent venir, 
il se couche, se couvre et meurt, sans proférer une parole. Les gens de son entourage le regardent avec 
la même indifférence, sachant bien que leur sort sera pareil à celui de leur camarade et ne se fera point 
attendre. On a pu constater par l'autopsie, dans des cas innombrables, que l'organisme avait une 
santé idéale, mais qu'il n'y avait pas un seul gramme de graisse dans tout le corps. 

Même ceux qui vivent encore doivent être considérés comme des demi-morts. Ces misérables sont 
condamttés à mourir un ou deux ans après la guerre. Seul un tout petit nombre de gens exceptionnellement 
forts seront encore capables de vivre et de travailler après la guerre. Cet horrible sort des internés est 
connu de tout le monde en Serbie, même des enfants. Voilà pourquoi tout homme, condamné, sur la 
dénonciation d'un espion quelconque, à être interné, est-il accompagné par la famille désespérée avec 
les mêmes plaintes et les pleurs qui accompagnent un mort. Il n'y a donc rien d'étonnant et d'incom- 
préhensible h ce que l'on soit terrifié par la perspective d'être interné. Mais lorsque, l'an dernier, un 
certain nombre de paysans des environs de Grouja, condamnés par les autorités militaires à être inter- 
nés, se sont permis de se cacher et de ne pas répondre au premier appel des autorités, tous ces pauvres 
gens, c]uaranle hommes environ , furent fusillés sur-le-champ, sans autre forme de procès. Leurs maisons furent 
brûlées, toute leur fortune fut détruite et leurs parents furent internés. 

Nous savons fort bien que la population autrichienne, aussi bien que les soldats, souffre égale- 
ment de la faim et qu'on ne peut pas donner aux Serbes internés ce qui manque aux autres. Mais ceci 
n'explique point les cruautés inutiles. C'est ainsi, par exemple, qu'on spécule dans les camps de con- 
centration d'une manière vraiment criminelle sur l'argent que les Serbes internés reçoivent de leurs 
parents, soit de leur pays natal, soit de la l'rance ou de la Suisse. Il existe une règle, d'après laquelle 
— sans égard à la somme envoyée — on ne paye aux internes qu'une partie minime de cette somme. 



— 17 — 

de 20 à 50 couronnes par mois, et l'on fait bien souvent ainsi attendre ces pauvres gens des mois 
entiers. Le reste de l'argent reste à la disposition des officiers et des fonctionnaires pour toutes sortes 
de spéculations. Or l'interné doit dépenser au moins quelques centaines de couronnes par mois, pour 
compléter la nourriture misérable qu'il reçoit au camp par celle qu'il peut obtenir à des prix très 
élevés, et au moj'en d'agents intermédiaires, dans les villages environnants. Pour ces internés, Vargent 
signifie positivement la vie. C'est pourquoi l'administration des camps déconcentration, en privant ces 
gens-là de l'argent qui leur est dû, les prive en fait de la vie. Ce jeu criminel avec la vie humaine forme 
une partie essentielle de la politique de tout conquérant. C'est ainsi que plusieurs médecins austro- 
hongrois de ces camps interdisaient qu'on leur amenât plus de dix iiialadcs par jour, — à un moment 
où 20 à 30 personnes y mouraient quotidiennement. 

Mais ce qu'il y a de plus important, c'est que ces pauvres gens ne devaient point être internés. Il 
n'y a là aucune nécessité militaire ! Durant tout le temps de l'occupation par les troupes ennemies, 
pendant un an et demi, il n'y a pas eu l'ombre d'un trouble, pas une velléité de révolte dans tout le 
pays. Ce fait ne doit pas être considéré comme un coiupliment à l'administration d'occupation, ni 
comme une preuve de l'existence d'une situation enviable en Serbie. Il prouve tout simplement que le 
peuple serbe est tellement exténué par les souffrances, qu'il ne peut songer qu'au repos. Malgré cela, 
l'administration militaire austro-hongroise a interné, sans aucune raison plausible, plus de 150.000 
Serbes innocents, parmi lesquels se trouvaient des milliers d'enfants, de femmes, et de vieillards âgés 
de plus de 60 ans. Ces internements ont condamné les familles de ces misérables, aussi bien que tout 
le pays privé par là de ses dernières forces ouvrières, à mourir de faim. Et ce n'est (\\i après tous ces 
internements et d'autres chicanes cruelles, commt conséquence de mauvais -traitements et non comme 
un fait antérieur qui aurait pu les justifier — que vint la révolte dans la Serbie du Sud, au mois de 
mars dernier. 

Quelle est donc la raison de ces internements innombrables? Elle s'explique, d'une part, par la 
stupidité de l'administration austro-hongroise, qui voit dans chaque enfant serbe un inculpé de haute 
trahison et un jeteur de bombes. D'autre part, elle est provoquée par le gaspillage criminel de vies 
humaines qui est propre aux militaires, et surtout aux conquérants. Par exemple, le lieutenant Wied- 
mann, dont le nom a été mentionné plus haut, a sur la conscience la perte d'au moins quelques mil- 
liers d'existences humaines. Ce fonctionnaire fait interner un Serbe tout simplement, parce que celui- 
ci n'a pas répondu immédiatement à sa question, ou bien, parce qu'il s'est permis de manifester de la 
peur pendant l'interrogatoire. C'est là, pour lui, une raison suffisante pour faire exécuter un homme 
avec toute sa fitmille. En f;iit, toute la manière d'agir de l'administration autrichienne est dominée par 
['intention inébranlable d'exterminer les derniers restes de la population serbe. 

Nous protestons avec énergie contre cette politique criminelle de l'Autriche-Hongrie. Nous exi- 
geons qu'on mette fin à ces massacres de milliers de citoyens serbes innocents! Nous faisons appel au 
monde civilisé tout entier, pour qu'il élève la voix contre ces crimes inouïs et pour qu'il exige que le 
gouvernement austro-hongrois lende la liberté à nos compatriotes et les renvoie chez eux. Si cette 
libération n'a pas lieu le plus vite possible, avant le commenceiuent de l'hiver rigoureux, tous ces gens 
seront condamnés à mourir d'ici quelques mois. 



- i8 



B. LE DOMAINE OCCUPÉ PAR LA BULGARIE 

Avant de commencer la peinture de la situation dans la partie bulgare de la Serbie, nous tenons à 
constater un (ait très important et qui doit réjouir tous les socialistes en général et les socialistes des 
!<.i!k.uis cil particulier, à savoir, qu'il faut faire une distinction très iielle nitieUs cercles dirigeants de la Bul- 
(atie et U fruple bulgare. L'un des deux soussignés de ce Mémorandum a eu l'occasion, durant les pre- 
miers mois de l'occupation, de connaître personnellement ces deux administrations, celle des Bulgares 
et celle des Austro Hongrois. Il a pu les observer de près et les comparer. Le soldat bulgare, c'est-à- 
dire le peuple bulgare armé, a produit sur toute la population serbe, partout où il est entré en contact 
avec clic, une bonne impression. Aux premiers jours de l'invasion, où chaque soldat avait pour ainsi 
dire le droit de vie et de mort sur la population asservie, où son pouvoir discrétionnaire était illimité 
et sa responsabilité presque nulle, alors qu'il n'y avait là aucun ordre judiciaire, la situation dans les 
domaines conquis par l'armée bulgare était bien meilleure. Il y avait bien plus d'ordre et de liberté 
que plus tard, lorsque l'administration d'occupation vint s'y établir et que « l'ordre » officiel y fut 
introduit par les cercles dirigeants. On ne connaissait point, dans cette première période, de cas d'as- 
sassinats, de viols, de pill.iges, et personne ne s'amusait à maltraiter la population. La situation dans 
la partie de l'Est de la Serbie, occupée par les Bulgares, était meilleure alors et moins intolérable que 
celle de la partie de l'ouest, occupée par les Allemands et les Autrichiens. Le simple soldat bulgare 
avait de la sympathie pour le peuple serbe, vers lequel il se sentait attiré par cette parenté de race, qui 
les unit, et il comprenait très bien l'horrible tragédie de notre situation. Il arrivait très souvent que 
ces fils de peuple bulgare pleuraient en notre présence sur la ruine de la Serbie et se désolaient profon- 
dément de voir la Bulgarie et la Serbie entraînées de nouveau, pour la troisième fois déjà, dans une 
guerre fratricide. Il y en avait même qui prophétisaient à la Bulgarie un avenir sinistre et néfaste, pour 
avoir consenti à fomenter la discorde entre les peuples balkaniques. Il serait faux de prétendre qu'il n'y 
avait que des socialistes qui parlaient de la sorte, puisqu'il y avait parmi les soldats bulgares qui expri- 
maient ces opinions, des paysans ignorants et des petits bourgeois, dépourvus de toute éducation po- 
litique. Il est naturel d'ailleurs que ce sentiment de solidarité tout instinctif soit développé à un degré 
aussi élevé parmi les peuples balkaniques, puisqu'ils ont tous été solidaires sous le joug turc, dont ils 
ont supporté l'esclavage pendant des siècles. A plus forte raison, ce sentiment doit-il persister entre 
les Serbes et les Bulgares qui ne forment en réalité qu'un seul peuple, parlant la même langue avec dia- 
lectes différents. 

Mais cette situation a change avec l'arrivée des maîtres de Sofia, et la politique officielle, impo- 
sée par la bande réactionnaire des brigands commandés par Radoslavoff. Ces gens, qui ont terrorisé 
pendant des dizaines d'années leur propre peuple, étaient très peu enclins à ménager la population 
ment asservit d'un domaine occupé. C'est par un système incroyable de violence et par une 
I ; -■- méthodique d'extermination des Serbes que ces criminels veulent préparer le terrain à l'hé- 

gémonie de la Bulgarie aux Balkans et à l'établissement d'un empire bulgare, .sous le sceptre des 
Cobourg. I^s crimes commis par ces individus envers le peuple serbe sont innombrables et notre rap- 
: ti deviendrait trop étendu, si nous voulions retracer la situation dans les pays serbes occupés par la 

•""•, connue nousl'avons fait par rapport au domaine gouverné par l'Autriche-Hongrie. Ce n'est 
point nécessaire. Tout ce qui a été dit plus haut sur l'administration austro-hongroise est vrai pour 



— 19 — 

celle de la Bulj^arie, avec cette différence seulement que ce qui a éié dit sur rAiilrichc-Hongrie doit cire élevé an 
carré lorsqu'il s'agit de l'administration bulgare. 

Les tribunaux, quelque mauvais qu'ils soient, existent nu moins dans la partie austro-hongroise. 
On )■ essaie, au moins de temps en temps, de revêtir d'une espèce de forme légale le despotisme des 
autorités. On y ménage parfois, ne fût-ce qu'en apparence, l'opinion publique. On s'y sent, ne fût-ce 
que dans une très petite mesure, lié par de vagues règles de droit international et de morale. 

Tout cela ce.sse complètement, dès qu'on entre dans le domaine de l'administration bulgare. 
De l'autre côté de la Morava, c'est l'Asie qui commence. Les classes dirigeantes de la Bulgarie ont 
prouvé qu'elles sont, sinon de très bonnes alliées des Turcs, du moins leurs très bons élèves. La partie 
bulgare de la Serbie ne connaît point de tribunaux. Ce n'est que dans ces temps derniers qu'on a établi 
à Nicli un tribunal qui doit servir pour tout le domaine occupé de la Serbie. C'est la police, recrutée 
parmi les couches les moins recommandablesde la populace, qui jouit d'un pouvoir illimité. La liberté 
personnelle de chaque citoyen serbe, aussi bien que sa vie, dépend pleinement et exclusivement du 
bon plaisir de chaque agent de police, de chaque gendarme bulgare. Les coups de bâton, distribués aux 
hommes, aux temmes, aux enftnts et aux vieillards, sont plus ordinaires encore que sur le territoire 
austro-hongrois. Les vieillards, âgés de plus de 60 ans — non seulement dans les villages, mais aussi 
dans les villes, — reçoivent 75 coups de bâton pour n'avoir pas salué un gendarme. Une femme, dont 
la maison est habitée par un officier bulgare — qui ne paye pas .sa propriétaire, bien entendu est 
condamnée à 25 coups de bâton, si l'officier s'imagine que la nappe qui couvre la table de sa chambre 
est moins belle que celle de sa propriétaire. Un juge serbe qui a une instruction supérieure et habite la 
ville de Tchouprija, doit scier du bois tous les jours pour les maîtresses d'école qui habitent gratuite- 
ment chez lui, s'il ne veut pas être condamné à être bâtonné. On pourrait citer des exemples analogues 
innombrables. Les Serbes sont réduits dans ces domaines à un véritable esclavage, pareil à celui qu'ils 
subissaient, il y a 200 ans, sous le joug turc. 

On voit dans le domaine austro-hongrois au moins une apparence d'ordre public. Quant au do- 
maine occupé par les Bulgares, la sûreté publique la plus élémentaire n'y est même pas garantie. Les 
autorités bulgares se servent, toujours sous la menace de la peine de mort, d'exactions et de contribu- 
tions, de sorte que bien des Serbes ont dû fuir de l'autre côté de la Morava, dans le domaine autri- 
chien. Des bandes de brigands innombrables, tolérées par les autorités et pillant et assassinant tout le 
monde, circulent dans tout le domaine. Il arrive même assez souvent que ces bandits sont des compa- 
gnons secrets des officiers, des agents de police et des gendarmes bulgares. Telles sont les autorités qui 
régnent aujourd'hui dans la Serbie occupée. C'est ainsi qu'elles font le bonheur de la Macédoine et de 
la « Serbie libérée de l'est ». 

Les limites de notre rapport ne nous permettent pas de peindre tous ces abus en détail. C'est pour- 
quoi nous nous bornerons à signaler encore quelques spécialités de l'administration d'occupation bulgare 
d'un caractère tellement particulier, qu'on n'en voit même point d'exemple dans le domaine austro-hon- 
grois. 

I. La politique de dénationalisation. 

L'administration austro-hongroise a déjà manifesté une certaine tendance à modifier la culture 
nationale des Serbes et des aspirations vers la « croatisation » et la « magyarisation » de la jeunesse 
scolaire. Elle a fait également des tentatives de propagande cléricale parmi la population, qu'elle vou- 
lait voir imprégnée de cet esprit. Mais elle a atteint dans ce domaine de bien faibles résultats. La ten- 
tative de cléricaliser la population serbe était vouée dès le commencement à un échec, parce que les 



— 20 — 



>.riHss..nt .u. point de vue religieux, un peuple très cmancipc. L'église com»^c institution politique 
et sociale, n'a aucune importance et aucune puissance dans notre pays. Le clergé n'a que fort peu d'in- 
fluence sur la vie politique. Ce ne sont pas les prêtres qui attirent les masses populaires. Ce sont, au 
contraire, les m.xsses qui exercent une influence sur le clergé. Les prêtres, qui se sont voués énergiquc- 
mcni i la cause démocratique, ont seuls joué un certain rôle dans notre pays. 

Mais tout ce qui a été lait sous ce rapport, dans le domaine austro-hongrois, ne peut même pas 
être comparé h la politique de dénationalisation faite par les Bulgares. Les cercles dirigeants bulgares 
nient en principe l'fxistfitce df la nation serk dans tout le domaine qu'ils ont conquis, bien que ce soit 
justement ce domaine-là qui ait fourni à notre pays ses plus grands héros nationaux, qui, il y a cent 
ans. pendant la Révolution Serbe de 1S04, ont cotnbattu pour la libération et l'indépendance de la 
Serbie et qui sont morts pour elle (Stevan Sindjelich, près de Nich ; Haïdouk Veljko, près de Negotine, 
etc.). Mais celui qui se déclarerait aujourd'hui, dans ce domaine occupé, membre de la nation serbe et 
voudrait insister sur cette qualité, serait immédiatement inculpé de haute trahison et prononcerait 
contre lui-même la peine de mort. Tous les écrits serbes, non seulement les livres des bibliothèques 
publiques mais même ceux qui se trouvent dans les appartements privés, sont réquisitionnés et brûlés. 
Il est expressément défendu, même dans la conversation privée, d'écrire le serbe. 

Môme l'organe du domaine allié - celui du gouvernement militaire austro-hongrois — est sévè- 
rement interdit dans tout le domaine occupé par les Bulgares, uniquement parce qu'il parait dans la 
langue croate, c'est-à-dire serbe, puisque « croate » et « serbe » ne sont que deux noms différents 
pour la même langue et la même nation. Il est également interdit de porter des noms serbes. Un des 
signataires du présent mémoire, Popovitch, n'a pu obtenir son passeport pour aller de Tchouprija (une 
ville située dans le domaine occupé par les Bulgares) à Belgrade, en janvier 191e, que comme Popov, 
c'cst-.vdire comtne Bulgare. Les enfants nouveau-nés n'ont été baptisés par les prêtres bulgares qu'avec 
des noms bulgares, de sorte que les fidèles devront les faire baptiser à nouveau après la guerre. On 
n'enseigne que la langue bulgare dans les écoles populaires, et l'enseignement y est donné par des maî- 
tres et des maîtresses bulgares. Il en est de même pour les Eglises. Tous les postes d'instituteurs et de 
prêtres, toutes les fonctions de l'administration municipale, sont occupés par les Bulgares. Sur tout le 
territoire occupé par les Bulgares, on ne trouve pas un seul instituteur ou prêtre serbe : tous sont inter- 
nés ou bien assassinés, sauf ceux qui ont été obligés, sous menace de mort, de souscrire une déclara- 
tion disant qu'ils sont Bulgares et que les districts occupés par les Bulgares sont tous pays bulgares ! On 
a agi de même à l'égard des autres fonctionnaires serbes, à très peu d'exceptions près. Comme preuve, 
nous ne citerons que quelques exemples, qui se sont particulièrement gravés dans notre mémoire. Nous 
ne pouvions, pour des raisons faciles à comprendre, emporter de notre pays des matériaux systématisés 
et des données écrites. Les voici : 

I. Dans la ville Vrania, on a tué : Axientié Michitch, prêtre, et Georges Antitch, ancien député 
du parlement de cette ville. 

; .\u mois de novembre 1915, on a emmené, une nuit, de la ville de Leskovatz, après leur avoir 
lie les mains, le grand prêtre Stevan Komncnovitch, les prêtres .Michaïlo Ignjatovitch, Josit Popovitch, 
Trandafil Kotzitch, Svetolik Antoniévitch et un maître d'école Marko Jocovitch. Deux ans .se sont 
écoulés depuis, sans qu'aucun de ces hoiumes ait donné signe de vie à sa famille, comme le font géné- 
ralement tous les autres internés. Mais les paysans ont trouvé plus tard, non loin de l'embouchure de 
la Morava, quelques cadavres de victimes d'une mort violente, avec de longs cheveux et de longues 
barbes (les prêtres orthodoxes de l'Orient portent tous, conformément à leur ordre, de longs cheveux 
et une longue barbe) Il n'y a point de doute que ce soient ces pauvres, traîtreusement tués. 



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3- Les autorités bulgares ont emmené une nuit de Vlassotinci le prêtre OnoulVié Popovitch. 
Quelque temps après, la famille a trouvé la tète du prêtre cachée sous un tas de pierres. 

4. Dans le village de Prekoptchelitza, les autorités bulgares ont commencé par piller la maison 
d'un prêtre, Petar Tzvetkovitch, pour lui enlever 5.000 dinars en or, et elles ont fini par ras.sassiner. 

5. Le 9 novembre 19 15, les autorités bulgares ont emmené 24 prêtres serbes de la ville de Nich, 
parmi lesquels se trouvaient : Luka M.irianovitch, Jovan K. Popovitch, Janko Jankovitch, Marko 
Jankovitch, Dorbroï.sav Markovitch etKojitch. Aticiin d'eux n'a plus jamais donné signe de vie à sa 
famille. 

6. Le 19 novembre 19 15, on a emmené de Nich un autre groupe de prêtres, parmi lesquels se 
trouvaient Tzvetko Bogdanovitch, Georges Jankovitch et Milan Tzvetkovitch, dont on ne sait jusqu'ici 
ce qu'ils sont devenus, ou plutôt, on ne le sait que trop bien. 

7. Le [4 novembre 1915, on a emmené de Nich Vessa Milovanovitch, fonctionnaire en retraite, 
frère de feu le ministre des Affaires Etrangères et du ministre président serbe, D' Milovan Milovano- 
vitch. Sa femme, désespérée, s'adressa enfin au général bulgare Ratcho Petrov, ancien ami personnel 
du D" Milovanovitch. Le général Petrov lui envoya le rapport officiel suivant : « Le nom de Vessa 
Milovanovitch ne se trouve pas sur la liste des internés». 

8. Trois prêtres, Georges Petrovitch, Sima Jovanovitch et Vladimir Rachitch, ont été emmenés de 
la ville Zaïetchar. Ils furent tous les trois assassinés sur le chemin de Vidin et leurs cadavres furent 
jetés dans un fossé, où les chiens du village les dévorèrent. Les paysans n'ont plus retrouvé, pour les 
enterrer, que les os des cadavres. 

9. Le prêtre Pavie Jovanovitch, du village Veliko Jasikdvo, a été tué de la même m.tnière. Sa 
femme trouva enfin son cadavre, qu'elle fit enterrer. 

10. Au mois de mars dernier, quatre citoyens de la ville Prokouplié et un prêtre, Radivoje Vout- 
chinitch, ont été égorgés en pleine rue publiquement, par les Bulgares. 

11. Le prêtre Trajko du village Tourekovac a été emmené, et on n'a plus entendu parler de lui. 
Sa fille, accusée d'avoir été en relations secrètes avec les komitadchi serbes, fut pendue. Mais avant de 
la faire pendre, on lui a tait subir des tortures atroces en la faisant bâionner au moyen d'un fil de 
fer barbelé. La sœur de la jeune fille, la femme d'un libraire, L Obrenovitch, de Leskovatz, a été battue 
d'une manière tellement cruelle qu'elle perdit non seulement les dents, mais qu'elle devint folle deux 
jours après l'exécution. Elle mourut peu de temps après. Le frère, le prêtre Vassa, fut également assas- 
siné, ainsi que son fils, un jeune garçon de 16 ans ! Et toutes ces victimes ont été faites dans une seule 
et même famille! 

2. Déportation et extermination de la population serbe. 

Un très grand nombre de Serbes, qu'on ne parvient pas à tuer en Serbie, sont déportés en Asie 
Mineure. Des familles entières de la Serbie de l'Est, femmes, enfants, vieillards, sont arrachés par force 
à leurs foyers et traînés en Asie Mineure. Et ce n'est point là une punition personnelle et individuelle. 
C'est tout un système, correspondant à une politique déterminée. On veut éloigner d'abord, de cette 
partie de la Serbie, tous les éléments capables de déployer une force de résistance nationale et les exter- 
miner, pour se mettre ensuite à bulgariser le reste de la population. Il va de soi qu'on s'est fixé là un 
but irréalisable, puisque la Serbie de l'Est ne l'essembleen rien à la Macédoine au point de vue national. 
La population slave de la Macédoine devient facilement serbe ou bulgare. Q.uant à la Serbie de l'Est, 
elle a une physionomie nationale et culturelle beaucoup trop accentuée pour se laisser dénationaliser. 



\ lir bul^3ii.scr cette p.irtic de la Serbie est .iu:*i stupidc qvic le serait, de la paît de nos cercles 
.jjiits, une tentative de vouloir serbiser la ville de Sofia avec ses enviions confinant à la Serbie. 

Ces procédés de dénationalisation, que les Bul-^ares ont empruntés aux Turcs, ne peuvent avoir 
(Huir résultat qu'une extermination barbare de la population serbe, innocente et non protégée. Des 
ramilles serbes innombrables, déportées en Asie Mineure dans des conditions épouvantables, sont toutes 
condamnées à mourir. Ces déportations ne sont en réalité que des exécutions de Serbes en masses, 
pareilles à celles qui ont été organisées contre les Arméniens par Abdul Hamid ou par les Jeunes- 
Turcs. 

La ràvltfdii mois Je mars dernin , qui éclata dans la Serbie du Sud, sur le territoire bulgare sur- 
tout, donna aux autorités bulgares une belle occasion de manifester toute la cruauté bestiale qui les 
anime. Il serait difficile de dire exactement comment cette révolte a pu avoir lieu. Mais ce qui est hors 
de doute, c"e.st que la population civile serbe n'y était pour rien. Toute l'insurrection fut organisée et 
exécutée par des soldats et des komitadchi serbes, qui avaient réussi à échapper aux autorités. Ces 
éléments conspirateurs furent très probablement soutenus par des déserteurs bulgares et austro-hon- 
grois, mécontents de leur condition. Ce fut cependant la population innocente qui eut à répondre de 
toute cette affaire. Comme la population serbe avait été désarmée par les autorités, depuis le commen- 
cement de l'occupation, elle était hors d'état de s'opposer aux insurgés et de leur résister. Elle dut, 
î»'/^«i nolens, leur fournir la nourriture, le logement et les servir dans d'autres occasions. Il va de soi 
que tous ces actes furent interprétés par les autorités bulgares et austro -hongroises, comme une parti- 
cipation directe à la révolte, et que ces pauvres gens furent punis de mort. Et quand ils essayaient de 
se défendre auprès des autorités, leur expliquant qu'il était matériellement impossible de résister aux 
insurgés, ils recevaient presque toujours cette réponse d'un cynisme incroyable: Votre devoir était de 
vous opposer à toutes les exigences qui venaient de la part de ces hommes et de vous laisser tuer au 
besoin. Mais puisque vous n'avez pas voulu être tués par eux, nous les remplacerons. 

20.000 Snbfs environ onl été lues sous ce prétexte, dont 3 ooo au maximum qui avaient réellement 
pris part à la rébellion Tous les autres appartenaient à la population civile innocente. Ce sont les Bul- 
liares qui sont responsables de la plus grande partie de ces massacres. On n'épargnait ni les femmes, 
ni les enfants. La femme d'un ancien député du parlement, Gaïa Nikolitch, a été lusillée, après avoir 
été gardée en arrestation pendant huit jours sans eau et sans pain, pour avoir fondé à Lebané, au moment 
de la révolte, un hôpital, afin de soulager les victimes de l'insurrection. Des milliers de femmes et 
d'enfants ont été internés et d'autres ont été jetés dans des cachots. 36 villages autour de Leskovatz ont 
été complètement exterminés. Des familles innombrables .sont restées sans feu ni lieu. Presque toute 
la population de Nich, 4000 hommes environ, a été emmenée. Une partie a été expédiée en chemin 
de fer .1 Firot. Le reste dut s'en aller à pied — et ne revint plus. Un fonctionnaire de la police des 
environs de Nich s'est glorifié plus tard, en société, d'avoir égorgé à lui seul, près de 300 Serbes. 
" C'était assez compliqué au commencement, racontait cet homme de grand mérite, il fallait toujours 
donner plusieurs coups de couteau, mais quand j'en ai acquis à peu près l'habitude, l'opération alla à 
merveille : un seul coup — et l'homme était tué. » Il est probable que ce patriote bulgare, si zélé, aura 
un peu exagéré et quelque peu défiguré les faits réels. Il n'en reste pas moins vrai que ce récit est 
cxtréincmcnt caractéristique pour la mentalité des occupants bulgares. 

Ij cruauté des autorités bulgares est si grande et si révoltante, qu'elle finit parfois par indigner 
les soldats allemands qui s'y trouvent en garnison, et qui essayent même de prendre sous leur protec- 
tion la population serbe maltraitée par leurs alliés. Les rapports entre les Allemands et les Bulgares, 
dins les garnisons mélangées, sont très tendus. C'est ainsi que la ville de Nich, par exemple, 'est divisée 



par la rue principale en deux zones rigoureusement séparées. Le soldat allemand n'a le droit de passer 
la zone bulgare qu'avec une autorisation spéciale et seulement pour des besoins de service. Il en est de 
même pour le soldat bulgare. 

La barbarie des cercles dirigeants bulgares dépasse vraiment toutes les limites. 



CONCLUSION 



Notre but, en rédigeant ce mémoire, a été d'exposer au monde entier les crimes commis par les 
cercles dirigeants bulgares et austro-hongrois envers les Serbes, et de les flétrir comme ils le méritent. Mais 
nous ne songeons pas un seul moment à identifier les peuples avec ceux qui les dirigent. Nous ne vou- 
lons point prêcher la vengeance contre le peuple bulgare, ni contre la nation de la monarchie voisine. 
Les soldats austro-hongrois, bulgares et allemands ont presque toujours manifesté leur sympathie et 
leur compassion pour le peuple serbe, dans l'horrible crise que celui-ci subit actuellement. Les peuples 
ne sauraient jamais éprouver pendant longtemps une haine profonde les uns contre les autres. Ils 
peuvent tout au plus être déroutés ou éblouis un moment par les chauvinistes et les hommes de pou- 
voir. Aux premiers mois de l'occupation, les soldats allemands partageaient souvent leur nourriture 
avec les femmes et les enfants serbes, comme on voit des femmes serbes partager leur pauvre ration de 
pain avec les soldats austro-hongrois aflamés, qui vont d'une maison à l'autre pour mendier de la nour- 
riture. C'est là que se manifeste d'une façon touchante cette solidarité spontanée de la grande classe 
internationale, la classe de ceux qui sont opprimés, exploités, privés de leurs droits, qui ne se divisent 
point en occupants et occupés et dont la misère est également grande dans les deux camps. 

Noire Mcmorandum poiirsuil les buts suivants : 

i" Nous voulons engager le Comité Russo-Hollando-Scandinave à développer une activité éner- 
gique en taveur de la protection de la population serbe, qui jusqu'ici n"a été protégée par personne et a 
été oubliée par tout le monde. Nous voulons le prier, en première ligne, d'agir sur les socialistes des 
puissances centrales, afin que ceux-ci combattent la politique de leurs gouvernements dans la Serbie 
occupée. 

2° Nous voulons surtout pousser les socialdémocrates d'Autriche-Hongrie et de Bulgarie à déve- 
lopper une activité plus énergique, au parlement et en dehors du parlement, afin de contribuer à 
sauver les derniers restes du peuple serbe dans les domaines occupés. Leur premier devoir serait d'exiger' 
immédiatement auprès de leurs gouvernements que tous les Serbes internés soient renvoyés chez eux. 
Ils devront exiger ce retour à la liberté, non seulement pour les internés civils, mais aussi pour les 
prisonniers de guerre qui sont en somme, à très peu d'exceptions près, séparés de leurs familles depuis 
la première guerre balkanique, depuis tantôt cinq ans. Il n'y a vraiment aucune nécessité militaire de 
garder ces pauvres gens dans les camps. Ils sont tous désarmés et d'ailleurs, même en rentrant en 
Serbie, ils se trouveront toujours sur le territoire occupé par les Austro-Hongrois et les Bulgares, et 
toujours sous le pouvoir illimité des occupants. 

3° Nous voulons attirer l'attention du monde civilisé sur la misère effrayante qui règne en ce 
moment en Serbie, pour qu'on apporte une assistance rapide, de l'argent et des vivres, à ce peuple 
délaissé jusqu'ici. En dehors des deux visites, celle de la mission américaine et celle de la mission suisse, 
qui sont venues l'an dernier distribuer un peu de nourriture et de vêtements à la population de Bel- 



24 - 

grade — tout ce que la Serbie a res'u jusqu'ici de l'Europe, et de nos alliés en particulier, n'a été qu'un 
encouragement verbal. 

4» Nous voulons que le gouvernement serbe, ainsi que les .unies gouvernements de l'Entente, 
montrent plus d'intérêt à la population serbe, qui est vraiment hors d'état, dans les conditions actuelles, 
de supporter toute seule la dernière phase de la guerre. 

5» Et nous tenons à prouver par ce Mémoire que le besoin vital du peuple serbe nesl pas la pro- 
longation de la guerre, mais la conclusion rapide de la paix. Ce n'est qu'à cette condition qu'on pourra 
cmiK-cher la ruine définitive du peuple serbe, et que les prolétaires de tous les pays pourront asseoir sur 
le banc des accusés leurs gouvernements respectifs, pour les crimes que ceux-ci ont commis durant la 
guerre, crimes qui, selon l'expression si juste du dernier Congrès du Parti Socialdémocrate à Vienne, 
ont été non seulement des actes de violence contre les peuples asservis, mais aussi un forfait contre les 
peuples au nom desquels ils ont été commis. 

Stockholm, novembre 19 17. 

Pour la Socialdémocratie Serbe: 
Douchan Popovitch, T. Katzlerovitch, 

secrétaire du Parti député. 



LE RÉGIME AUSTRO-HONGROIS 



Discours prononcé à la Séance du 19 octobre 191 7 du Reichsrat de Vienne, 

par le D' Tressitch-Pavitchitch, député yougoslave, 

représentant de la circonscription dalmate des îles Bratch-Hvar-Vis. 



Des traitements barbares sont infligés par les autorités austro-magyares aux Slaves de la Double 
Monarchie. Les débats qui, depuis le 30 mai dernier, ont lieu au Reichsrat, permettent aux députés de 
préciser les faits. Leurs interpellations, véritables réquisitoires, montrent que ce que nous avions pu 
apprendre jusqu'ici n'est rien à côté de la réalité. Le 19 octobre dernier encore, le député dalmate Tres- 
sitch-Pavitchitch — qui fut, lui aussi, victime du régime — apportait à la tribune de la Chambre des 
révélations sensationnelles que les journaux de Vienne n'ont pas osé reproduire en entier. M. Tressitch- 
Pavitchitch a donné lui-même au journal croate Novosti (25 et 26 octobre) une traduction de son 
discours prononcé en allemand. La censure a trouvé les paroles du député si compromettantes pour 
le gouvernement et ses dirigeants qu'elle en a supprimé une bonne partie. On n'est pas surpris de ce 
qu'affirme le 26 octobre, la Hrvatska Dijava qui écrit : « Les horreurs exposées au Parlement autri- 
chien par le député Tressitch-Pavitchitch ont fait trembler jusqu'à ceux qui étaient infractionepanis. » Le 
journal ajoute: « Nous attirons l'attention sur ce fait que certains journaux allemands prétendent déjà que 
ce discours a été prononcé au profit de l'Entente. Lorsque ces horreurs avaient lieu, ces grands seigneurs 
se taisaient, car elles étaient à leur avantage; maintenant qu'on les divulgue, ils sont consternés, ils 
frémissent et ils disent que tout cela profite à l'Entente. Leur eff"rùi ne provient donc pas des faits eux- 
mêmes, mais seulement de la publicité qu'on leur donne. La morale de certaines « nations privilé- 
giées » est d'une nature toute particulière. » C'est qu'en effet, les Germano-Magyars de l'Empire habs- 
bourgeois, qui ont tant célébré le « loyalistne » des sujets de S. M. apostolique, treinblent en songeant 
que le monde pourra connaître de quelle façon ils ont traité ces « loyaux » sujets qu'ils auraient bien 
voulu anéantir au plus grand profit des « nations privilégiées ». Il est inutile, d'ailleurs, de com- 
inenter plus longuement le discours de M. Tressitch-Pavitchitch. Il se suffit à lui-même tel que la 
censure nous l'a laissé. 



INTRODUCTION 



« La dernière fois', ce n'est point par peur que j'ai renoncé à prendre la parole, bien que cer- 
taines personnes aient voulu interpréter avec malveillance mon abstention ; luais pour des raisons 
toutes différentes. Quoique je sache parl'amère expérience que j'en ai faite moi-même, qu'ici l'immu- 

' Le député Tressitcli-P.ivitchiich fait allusion ici à quelques mots qu'il a prononcés a la séance du Rtichsrat du 
14 juin dernier. 



- 26 - 

m;c de la pnrolc n'est qu'un jouet bon pour les naïfs, je vais ccpeiKlani prtnJre la parole, car la voix 
de la conscience et du devoir est en ir.oi plus Ibrtc que l'instinct de la conservation et la vie de mou 
peuple m'est plus chère que ma propre existence. Tout silence, d'ailleurs, ne serait qu'une lâcheté et 
qu'une trahison envers l'idéal humain. 

Ayant ressenti jusqu'à en mourir, pendant que j'étais au cachot, les influences de ces forces téné- 
Sr.iiscs qui engendrèrent cette guerre eflroyable, ;V déclare que, si, par un moyeu quelconque, je venais à 

atlrt, la raison ne devrait {vint en l'Ire cherchée dans ce que je suis las de la vie, encore que, depuis trois 
ans déjà, la mort me soit apparue comme tris désirable. 

Malheureusement le discours que je vais prononcer était destiné à durer deux heures, et je suis 
obligé de le mutiler, pour pouvoir le resserrer et le prononcer en une demi-heure seulement '. 

Persécutions malveillantes. 

Comme toujours notre peuple a été' placé dans cette guerre aux premières lignes de feu, exposé 
jusqu'à sa complète destruction à une grêle de fer brûlant, tandis que sur son sol natal, il était systé- 
matiquement exterminé par la corde, le plomb, la baïonnette, le cachot, les déportations, la relégation, 
les évacuations et les tribunaux d'exception, par la faim, par les camps de concentration et parles 
maladies provoquées intentionnellement. Les persécutions contre notre peuple ont commencé dès 
avant la guerre et surtout après l'attentat de Sarajevo. A ce moment, sous la protection des autorités, 
on commença à organiser des battues contre les Serbes, dont les magasins furent partout pillés et 
anéantis. Dis cette époque on fit périr beaucoup de Serbes. 

Le député Ivan Frank a déclaré au Parlement croate que le chef de la police de Zagreb l'avait 
nKiit à taire luer les leaders serbes par la lie du peuple ameutée. 

Dès que la guerre éclata, la tempête d'extermination de tous les patriotes yougoslaves commença 
à sévir. Dans le pays tout entier on n'entendait que des gémissements et des cris de détresse. On ne 
voyait que des choses hideuses comme si la peste venait à passer. Les journalistes soudoyés, ayant à 
leur tète le Nase Jedinstiv de Split (Spalato), inventaient matin et soir des nouvelles relatives à des 
attentats commis par les Serbes au moyen de bombes contre les trains, les chemins de fer, les bateaux 
et autres movens de transport. On prétendait justifier ainsi des mesures draconiennes prises par les 
ditTércntes autorités. Tous les hommes aux sentiments nationaux, conscients et honnêtes, furent arrêtés, relé- 
. jetés dans les prisons, ruinés, condamnés, exécutés ; tous ceux qui étaient trop jeunes ou trop zieux furent 
.. :'U> à mourir de faim ; le reste fut intimidé, démoralisé, et déshonoré. 

Dans la seule ville de Dubrovnik et au cours d'une seule journée, on a arrêté -jS personnes. Les 
lamentations qui se firent entendre alors dans l'enceinte de cette noble ville n'avaient d'égales que 
celles qui jadis avaient été entendues pendant le grand tremblement de terre qui anéantit la cité. 

L'ancienne Athènes avait élevé sur l'Acropole un autel à la Charité. Les sur-hommes d'aujour- 
d'hui ont chassé ce sentiment de leur cœur, comme une faiblesse nuisible, car leur but était d'anéan- 
tir tous ceux qui ne voulaient pas se courber devant eux. Depuis longtemps déjà on avait pris des dispositions 
pour envoyer dans les casemates, à une heure déterminée, tous les chefs du peuple, pour les employer 
comme otages, pour les mettre en pièces, afin de pouvoir transformer tout le peuple en ilotes. 

lorsque, après trois mois de prison, subis à Maribor (Marbourg), je fus invité pour la première 

:iail a décidé que les députés ne p>iurr;iiciu pas parler pendant plus d'une dcmi-licure pend.mt l.i 



— 27 — 

fois à conip;iraiti'e devant un juge, celui-ci me dit : « Je ne sais pas de quoi l'on vous accuse, cl vous poit- 
viT^ facilemeni le comprendre si vous songe^ que seulement en Dalmatie, en Islrie cl en Carniole )ious avons arrêlé 
plus de cinq mille personnes. » Vous pouvez vous imaginer maintenant combien de personnes ont été 
arrêtées en Bosnie, en Herzégovine, en Slavonie et dans la Hongrie méridionale. 

Lorsqu'à Split on nous embarqua par centaines, mêlés aux brigands de la pire espèce, lorsqu'on 
nous conduisit de Rijeka jusqu'à la gare, par une pluie torrentielle de sorte que pas un seul morceau 
de toile n'est resté sec sur nous, lorsque nous diunes voyager pendant trois jours et quatre nuits par 
Zagreb et Budapest jusqu'à Maribor, dans des voitures répugnantes, sans pain, sans sommeil, exposés 
aux injures de la lie magyare, en butte comme des prisonniers serbes, aux coups de crosse et aux malé- 
dictions des soldats magyars en fuieur — alors un grand nombre d'entre nous, à la suite de la terreur 
épfouvée, perdirent la raison, et je vis de mes propres yeux un malheureux, par la fenêtre d'un wagon 
marchant à toute vitesse, se lancer dans les ténèbres de la nuit et de la inort. Au bout de ces quatre 
nuits sans sommeil, on nous enferma dans une écurie de manège d'où l'on sortit quelques jours après 
plus de cent charretées de fumier de cheval. C'est sur ce fumier que nous avons dû nous reposer et 
dormir, presque étouffés par l'odeur de l'urine. Nous avons pu voir de nos propres yeux les soldats cra- 
cher dans le chaudron qui contenait la soupe qu'on nous destinait. 

Je ne veux pas cependant parler de Maribor et de Gratz, car je ne tiens guère à parler de mes 
souffrances personnelles. Je dois toutefois signaler que le médecin des prisons de Gratz, le conseiller 
D'' Hoffmann, injuriait impitoyablement les misérables détenus, ayant coutume de dire qîi'i! vaudrait 
mieux donner du poison à ces traîtres qui hésitaient à crever de mort naturelle. Une foule de ces détenus suc- 
combèrent aux souffrances de Maribor et deGratz, telle malheureux Denitch, frappéà coups de crosse par 
les gendarmes jusqu'à ce qu'il en mourut, tel Puskarevitch, tel Busitch auquel on accorda la permission 
de ne plus être relégué le jour même de son enterrement. 

Gaspar Scholier. 

Le sort de ceux qui ont été enfermés à Mostar, à Doboj et à Arad a été beaucoup plus efîVoyable. 
Deux témoins qui ont été à Mostar et qui plus tard ont partagé mon sort à Maribor, m'ont relaté les 
faits qui s'y sont passés. Ce sont le député Ivo Lupis et le publiciste Doniitch. 

A Mostar, les malheureux dormaient dans un souterrain sur le sol, entassés les uns contre les 
autres côte à côte avec des voleurs, des brigands et des tziganes. La fameuse tinette était constamment 
pleine, se déversant sur le sol où il fallait se mouvoir, dormir et manger. Dans cet antre l'homme le 
plus terrible était le geôlier, Gaspar Scholier. Cet individu, armé d'un bâton de fer recourbé qu'il dé" 
nommait « Kronprin:^ «, rendait visite à ces malheureux plus souvent que ceux-ci ne l'auraient souhaité, 
avec son Krouprin^, pour les frapper aveuglément sur la tête et sur les épaules. Des filets de sang ruis- 
selaient sur le visage des torturés. Il est superflu de signaler ses injures, ses invectives empreintes de 
bestialité et ses cris sataniques et furieux. L'argent seul pouvait calmer pour un moment la fureur de ce Cer- 
bère et lui fermer la gueule. Parmi les malheureux internés se trouvaient Rinda Radulovitch, rédacteur du 
Narod, et le prêtre orthodoxe Tichy. Us succombèrent plus tard à Arad des suites des tortures infligées 
par cette bête féroce. Tichy, dans son cœur miséricordieux, partageait avec les affamés une partie de sa 
minime subsistance, ce qui rendait Scholier si furieux qu'il le frappait de son Kronprini d'une façon s' 
impitoyable que le prêtre en perdit plus d'une fois connaissance. Par suite des coups reçus, le sang 
coulait à flots de ses épaules et sur sa poitrine, car le crochet du Kronprin^ lui avait enlevé une bonne 
partie de la peau. Tichy est mort en véritable martyr. 



— 28 — 



Les otages. 



Plus urJ, CCS malheureux furent envoyés aux étages supérieurs, où se trouvaient enfermés ceux 
qui étaient destinés à servir d'otages. Les mots olage et Irailn étaient synonymes. Les brigands ordi- 
naires et les assassins sournois étaient mieux vus qu'eux. On choisissait pour servir d'otages les plus 
instruits, et les notables de la population. Kares furent ceux qui purent jouer ce rôle jusqu'au bout et 
sauver leur tête. Ordinairement sur l'ordre de quelque officier, on les amenait des casemates dans la 
cour où chacun d'eux était remis à deux musulmans armés jusqu'aux dents. L'officier se chargeait de 
faire à haute voix une leçon d'une demi-heuie à ces gardiens, leur énumérant tous les cas dans lesquels 
ils doivent tuer l'otai;e. Au moiudrt bruit, plonge-lui la bahmmtle dam le cœur. Brûle-lui la cervelle, si lu 
emetds le crtfpileweul d'un fuiil dam la forêt. Marche l-il à gauche, lue-le ; fail-il un mouvement adroite, 
m,ti-le en pièces. » La garde musulmane n'avait pas besoin de ces encouragements! 

Les otages étaient choisis pendant la nuit. La face hideuse de Scholicr, encadrée de baïonnettes 
semblables à des cierges mortuaires, pénétrait silencieusement pour, de ses yeux de tigre, chercher et 
choisir les victimes. Les campagnons d'Ulysse dans l'antre de Polyphème ne durent pas éprouver une 
horreur plus terrible lorsque le monstre s'efforçait de reconnaître par le toucher ceux qui étaient le 
plus gras. Les yeux enflammés de ce monstre sanguinaire s'abattaient sur les malheureux. Plus d'un, en 
une seule nuit, vit de frayeur blanchir ses cheveux. Hier, adolescents dans la fleur de l'âge, aujour- 
d'hui, vieillards courbés. Celui qui voulait prolonger de quelques jours cette triste vie, devait, par le 
mouvement des mains, montrer combien de billets de banque il était à même de sacrifier. Etre choisi 
comme otage équivalait à une condamnation .'i mort. Des ccnlaiucs de gens périrent ainsi. N'ayant pas le 
temps d'en énumérer davant.ige, je n'en citerai que deux. A la halte de Rastelica, on fusilla comme 
otage un certain Damitch, cela sans aucune procédure. Sur la ligne de Doboj-Tuzla, on assassina sans 
jugement le pope Georges Peirovilch. 

Arad. 

De Mosiar, on emmena le reste de ces malheureux à Arad, où se trouvaient déjà des milliers de 
cadavres vivants, venus de Bosnie-Herzégovine et de Syrmie. Le long du voyage, la populace magyare 
les injuriait, leur crachait au visage et leur jetait des pierres. Affamés, nus, à demi morts .sous les coups 
de crosse et de baïonnette, on les emmena, comme du bétail, dans les casemates de cette forteresse 
qu'infectaient des milliers de punaises et de poux. Dès qu'ils essayaient de dormir, ils étaient réveillés 
par l'invasion de cette vermine qui leur couvrait la peau et les vêtements. 

Dans les galeries souterraines, ces malheureux ne sentaient pas le troid, tellement ils étaient pressés 
les uns contre les autres ; l'air était chargé d'une vapeur tiède semblable à celle d'une étuve, et la lumière 
des lampes électriques vacillait à travers ce brouillard. Obligés de dormir en rangs serrés, des deux côtés 
de ce tunnel fort étroit, ils ne pouvaient s'étendre sans que leurs jambes se touchassent. Bientôt le 
typhus cxanthématique, ou, comme l'appelaient ces malheureux dans] leur humour de désespérés, le 
tunnelilis lerrihilis, se mit ï sévir. Au début, il n'en mourait que deux ou'trois par jour; plus tard ce 
fut par masses qu'ils tombèrent. Lorsque les jours froids arrivèrent, on déshahilla les morts pour habiller 
ceux qui étaieni nui. Souvent morts et vivants étaient couchés les uns à côté des autres pendant toute la 
nuit. Il y eut aussi des malades auxquels la fièvre faisait perdre connaissance et qui se blottissaient 



— 29 — 

dans un coin quclct)nquc, dans la [laillc; ce n'est que deux ou trois jours plus tard que l'odeiu' cada- 
vérique décelait leur présence. Les corps étaient jetés en tas dans des voittires. Un tzigane quelconque 
se mettait à la tête du convoi, une croix entre les mains et un sourire cynique et hideux sur les lèvres, 
tandis que les soldats magyars hurlaient autour des voitures et criaient, comme s'ils avaient fait prison' 
nière toute une compagnie ennemie. C'élail ttn vcrilahle snbbal de sorcières, qui remplissait de répiii;iiai!ce 
et d'horreur le cœitr des spectateurs. 

La nourriture était immangeable; beaucoup restaient sans manger pendant plusieurs jours, leur 
estomac ne pouvant pas la supporter... Il n'y avait en général pas d'eau, mais, par contre, beaucoup 
d'alcool, car le gardien Rosner voulait faire des affaires lucratives. Les misérables buvaient pour s'en- 
gourdir, pour oublier la vie et pour pouvoir quitter phis tôt pour la froide terre cette athiuosphère 
viciée, cette paille pourrie, infectée par les bacilles du typhus exanthématique. On évalue à j ou 4000 
le nombre des morts d'Arad. Beaucoup d'otages moururent peu après leur libération, des suites des souf- 
frances endurées; panui ceux-ci je citerai le négociant Konditch, de Gradiska, qui rassembla juste assez 
de forces poiu' arriver jusqu'à sa maison et s'étendre sur son lit pour ne jamais se relever. Comme 
témoins de toutes ces horreurs, je citerai le sous-préfet de Gradiska, en Bosnie, Georges Djiiritcl), les 
médecins Fladimir KiiJHnd:(itch, Bolwijic tï Jovo Malitch qui, eux aussi, furent enfermés à Arad. 

Les horreurs de Doboj. 

A Doboj ce fut pire encore. Le.s environs de cette ville constituent le plus grand cimetière des 
victimes innocentes de cette époque effroyable. Le 27 décembre 19 15, arrivait à Doboj le premier 
transport de prisonniers serbes et monténégrins, qu'accompagnait une multitude de gens de Bosnie et 
d'Herzégovine, obligés de quitter leurs foyers proches de la ligne frontière. Les femmes, les vieillards, 
les enfants, tous exposés au froid, à la pluie, au vent, à la faim, à la soif, à l'insomnie, étaient forcés 
de voyager dans des wagons à bestiaux ouverts. Pourtant toutes ces souffrances n'étaient rien en com- 
paraison de l'obligation pour les femmes de satisfaire leurs besoins naturels dans les wagons, sous les 
yeux des hommes, et vice versa. 

On enferma tous ces gens dans des baraques qui auparavant avaient servi d'hôpital pour les che- 
vaux, et qui, infectées de toutes les maladies chevalines et pleines de fumier, n'avaient jamais été 
désinfectées ni nettoyées. Bientôt commencèrent à sévir des douleurs lombaires, le typhus exanthéma- 
tique, la variole et le choléra. Tout était infecté de toutes sortes de vermine. A ce moment les gardiens 
Jurent pris de pitié. Ils ordonnèrent au.x femmes de se déshabiller complètement et prirent plaisir à leur raser 
les poils sur toutes les parties du corps, nuilgré leurs cris et leurs gémissements. Ensuite ils se mirent à enduire 
les parties sexuelles d'une sorte de graisse et cela de la manière la plus absolue. Voilà jusqu'où allait leur solli- 
citude pour la propreté de ces malheureuses ! 

Etant donné qu'un ordre confidentiel, émanant du commandement militaire de Sarajevo, com- 
mandait une conduite des plus sévères et des plus draconiennes envers les détenus, les gardiens firent 
de leur mieux pour envoyer le plus tôt possible ces malheureux dans l'autre monde. Le moyen le plus 
commode el le plus lucralij en même temps fut la faim. Aux femmes ayant quatre ou cinq enflmis, on ne 
donna qu'un pain de munition pour cinq jours. On ne leur donna même pas d'écuelle pour leur soupe, 
et on était obligé de recevoir sa nourriture dans des boîtes à conserves répugnantes. Et quelle espèce 
de nourriture ! Lorsque le médecin Geher vit une fois la soupe qu'on servait, il fit déverser deux ou 
trois boîtes pour juger quel liquide cela pouvait être et il ajouta qu'il n'aurait pas même permis qu'on 
lavât ses bottes dans cette eau boueuse. Les enfants se lamentaient et demandaient du pain à leur mère ; 



— 30 — 

ccUcs-ci n'av.iieiu que des larmes à leur offrii . Soinvul, !a mhe clail déjà mort,- ^lu- l'enfanl la .woiwil 
encore pour la réveiller, et en pleurant lui demandait du pain. 

Au début quin:ie à vingt de ces dcienus moumem par jour. Le 5 avril 1916, // en mourut 92. Les 
corps étaient entassés, et, en plein jour, à la consternation de la population, on les transportait dans 
des voitures à travers les rues de Doboj. A en juger par le compte approximatifd'liommes de confiance, 
plus de Sooo victimes innocetttes y trouvèrent la mort. Je pourrais vous citer beaucoup de témoins des hor- 
reurs de Doboj, n'ayant pas le temps, je me contente de vous nommer le prêtre Slavico Trninitch. 

Des horreurs inouïes. 

L'autocrate de Bosnie, le général Pc:iorek, avait ordonné d'éloigner des frontières tous les Serbes 
de Hosnie Herzégovine. Ses ordres furent consciencieusement exécutés et celui qui s'y opposait était tue 
sur place. Les habitants du village de Sirce furent tous emmenés, les jeunes comme les vieux. Lorsqu'ils 
furent arrives sur la montagne de RuJo, les -.irdiens du convoi leur ordonnèrent de s'arrêter et les 
forcèrent de creuser chacun sa tombe et de s'y coucher tranquillement. Beaucoup 
de femmes entrèrent dans la tombe avec leurs enfants au sein. Les soldats ne les 
fusillèrent pas tous en une seule fois, mais les uns après les autres. Les vivants 
devaient couvrir de terre les morts jusqu'à ce que leur tour fût venu d'être couverts 
de terre par les soldats, qui s'épargnèrent ainsi tout travail. 

Près de Samirovac, les soldats tuèrent, en novembre 19 14, et sur l'ordre de leur officier, sei^e notables 
ainsi que le prêtre Trifko Maksimovitch, leur disant qu'ils avaient la certitude d'obtenir « la sanction complé- 
mentaire de la condamnation à mort ». 

A Ichelehilch, dans l'arrondissement de Folcha, la soldatesque, sans aucun procès, mit en pièces toute 
la population mâle âgée de 14 à 60 ans. Le prêtre Vladimir Popovitch avait été pendu antérieurement 
comme otage. 

D'après le député Kosta Majkitch, dans la seule prison de la garnison de Sarajevo, passèrent près de 
dix mille personnes, abstraction faite de celles qui avaient 'été pendues. 

En septembre 1914, deux jours après le départ de l'armée serbe du village de Kupinovo, les gardes- 
frontières magvars arrêtèrent immédiatement tous les adultes. Le lendemain, on les emmena en voiture 
sxrs Brtchko en Bosnie. Lorsqu'ils furent arrivés au cimetière, le commandant de la patrouille militaire 
ordonna à un des cochers de diriger sa voiture vers le cimetière, tandis que les autres continuaient leur 
route. Les gardes-frontières, les « strafun », alignèrent cinq notables l'un à côté de l'autre et, pour économiser 
les cartouches, les percèrent de leurs baïonnettes. Les malheureux s'abattirent sur le sol, encore vivants et 
les mains jointes, ils demandaient grâce. Les strafun leur donnèrent le coup de grâce (Gnadenstoss) 
avec leur baïonnette. Voici les noms de ces cinq victimes: Micha Radosavljevitch, dit Saban, maire 
de Kupinovo, Grmusa et Ljupko Flasilcli, Nikola Radiich et Meiinjanin. Il faut ajouter que les strafun, en 
quittant Kupinovo, mirent le feu à vingt maisons, de sorte que les suppliciés, en quittant leur cher 
pays natal, purent voir les rues éclairées par les flammes qui dévoraient leurs propres habitations. 

Nouvelles horreurs. 

1 'insjK-cieur des forêts de Petroi'aradin (Peterwardein) 0/';vï(/ Peitchitch fut assassiné clandestinement 
sold.Jis, d.nis s,i propre maison, à Klenak, c'est par la fenêtre qu'on tira sur lui. Le curé Steva 



_ 31 — 

Joi'anovilcb Ravina, de Donji Tovarnih, fut entraiiir par les soldats à Irig. Là il fut rencontré par deux 
officiers qui dirent quelques mots à l'oreille d'un garde : celui-ci emmena immédiatement le curé à 
l'écart de la route, et le fusilla. Le prêtre Boiko Momirovilch de Brestoc en Syrniie fut pendu en même 
temps que le maire et les greffiers de la commune, sans aucune procédure, puis on brûla leurs corps. Le 
prêtre Dujanovitcb, une institutrice, et cinq autres personnes, tous de Bechka, furent conduits à Petrova- 
radin, et là tués tous les sept. Dans le village de Golubinci, les soldais, avec leurs baïonnettes, poussèrent la 
population dans la cour de l'école et là ils fusillèrent les gens comme des lièvres dans une battue ( Kessel treilien). 
Les cris, les lamentations et les gémissements se mêlaient au crépitement des fusils. 

Je me borne à mentionner les noms de quelques hommes instruits, car je n'en finirais pas si je 
devais citer les noms des paysans. Nulle imagination humaine ne pourrait se représenter tous les pro- 
cédés employés pour tuer ces hommes. On les a fusillés avec des mitrailleuses. On les a noyés 
dans la Save. On les a attachés à des meules de foin auxquelles on mettait le feu. 
Beaucoup de ces innocents demeuraient des semaines sans sépulture et les cor- 
beaux leur mangeaient les yeux. 

A Zemun (Semlin), on tua le professeur Diichau Sovitch dans sa propre maison, on lui vola 50.000 
couronnes et on jeta son corps dans le Danube. 

Aux environs de Zubac, on pendit, au début, sans jugement, S 2 personnes ; à Trcbinje, on pendit 
en tout /oj personnes, dont J9 pour la raison convaincante qu'ils étaient des notables. C'est pour la même 
raison qu'on en pendit à Fotcba -ji. Je ne suis pas à même de vous indiquer le nombre de tous ceux qui 
furent pendus à Sarajevo, à Bielina, à Srebrenica, à Zvornik, à Avtovac, à Visegrad, à Bilek, etc., 
n'ayant pas pu faire une enquête. Ce que je sais cependant de façon positive, c'est que là également, on 
n'épargna pas la corde: un seul bataillon hongrois avait avec lui 1000 mètres de corde lorsqu'on l'envoya de 
Sarajevo à la frontière. ATuzla, on vit, pendus aux branches, plus de 300 corps serbes'. 
Toute la frontière serbo-monténégrine s'est vue presque privée de sa population et, comme le Palatinat 
au temps de Louis XIV, elle fut transformée en désert ! On dit que le général Potiorck lui-nu'me a signé 
de sa main jjoo condamnations à mort. 

Les victimes innocentes. 

On n'a parlé que de trois ou quatre victimes innocentes de Dalmatie. Le capitaine Acii^ija, de 
Albitch, fut appelé télégraphiquement à Cfl//rtro pour témoigner contre le second capitaine de son vais- 
seau, Sr^entitch. Il y avait à peine deux jours que le capitaine Adzija était arrivé chez lui pour voir sa 
femme, qui était enceinte, et son enfant âgé de deux ans. Le mécanicien de son bateau avait accusé 
le second capitaine Srzentitch d'avoir proféré des paroles serbophiles, ce qui constituait un crime de 
haute trahison. Les juges ayant demandé s'il avait entendu des expressions de ce genre de la bouche de 
Srzentitch, Adzija répondit négativement, mais il ajouta que de temps en temps, autour de la table, 0;; 
avait critiqué la partialité du gouvernement autrichien envers les Slaves du sud. Pour ce fait, le procureur 
étendit son acte d'accusation au témoin. Les deux accusés furent condamnés et exécutés trois heures 
plus tard. C'est en vain qu'Adzija cria son innocence, il fut obligé d'accompagner lui-même dans son propre 
convoi, la bière qu'on portait devant lui, tandis qu'un prêtre chantait des chants funèbres. A plusieurs reprises, 
il tomba sur le sol, et il fallut le traîner jusqu'à ce que les balles des soldats vinssent mettre fin à ses 
souffrances. 

' Le mot (I serbe i> désigne ici les sujets austro-liongrois de nationalité serbe. 



— 32 — 

Le iiiônic son fr.ippa Oiiifinif Popoviuh. Son cas ét.int jjéniir.ilement connu, je n'insisterai pas 
davantage. 

Le médecin de //tvir (Lcsina), Vranjican, fut emprisonné comme suspect d'avoir soigné consciencieti- 
ifiHfiil les malades serl<es qui xruaiful à Hvar. Pour cela, il fut accusé de serbopliilie. On l'emprisonna 
dans la forteresse de Sarajevo. Son martyre dans cette forteresse dut être indescriptible car, lorsque, 
après avoir constaté son innocence, on lui rendit la liberté, il se suicida dans un hôtel de Sarajevo. 
dans un moment de dérangement mental. C'était cepend.mt un homme doué des meilleures qualités et 
qui n'avait janjais donné le moindre signe de faiblesse mentale. En prison, on lui inculqua si profon- 
dément la répugnance de la vie, qu'oubliant sa jeune épouse et ses petits enfants, il commit une double 
tentative de suicide, buvant d'abord une forte dose de poison, puis se brûlant la cervelle d'un coup de 
revolver. 

Dans les baraques. 

Les évacués d'Istrie tombaient comme des mouches, de faim, de froid, du typhus exanthémntique 
et d'autres maladies, tant .i Leibnitz qu'àGniïmden, Môllersdort, etc. Un curé d'hu'ie Lfiihiiiir Kiholiu-b, 
a publié dans les journaux croates une lettre dans laquelle il dit que lui seul a béni rien qu'à Gmiinden 
et .1 Môllcrsdorf /)/«.f de 2000 cadavres de Croates évacués d'Istrie. Un témoin m'a raconté qu'il a vu en 
un seul jour et dans une seule baraque, à Leibnitz, les cadavres de 41 enfants croates. L'étudiant en méde- 
cine Baica Martinitch, Monténégrin, raconte aivir vu mourir enStyrie f^liis de Sooo évacués croates d'Istrie^ 



Extraits des discours et des interpellations au Parlement de Vienne. 

Plusieurs ouvrages ont été publiés depuis le commencement de la guerre sur les persécutions des 
Yougoslaves de la monarchie habsbourgeoise. Presque tous ces ouvrages contiennent des documents 
authentiques et accablants sur les nombreux procès infâmes intentes et les procédés inqualifiables appli- 
qués aux Serbes, aux Croates et aux Slovènes par les Allemands et les Magyars'. 

La convocation du parlement de Vienne au mois de mai 1917 a permis aux députés yougoslaves 
de flétrir même du haut de la tribune parlementaire ces crimes inouïs commis sciemment et avec pré- 
méditation par les autorités austro-magyares. Ils en ont dévoilé d'autres inconnus jusque-là. Le 
réquisitoire sanglant du député Tressitch-Pavitchitch, qui a suscité l'indignation de riiumanité entière 
et qui n'a pas pu être infirmé dans son moindre détail, n'est qu'un résumé succinct des peines et des 
soufl^rances endurées par son peuple martyr. On ajoute ici quelques-uns des documents supplémen- 
taires. Il va de soi que ces documents ne sauraient être complets, la censure exerçant un contrôle étroit 
sur les discours prononcés au sein du Reichsrat par les représentants des nations martyrisées. 



LES DÉPUTÉS YOUGO-SLAVES ACCUSENT 

Le député slovène Ravnihar a dit au Parlement de Vienne : 

« Par la faute de la bureaucratie allemande, le peuple yougoslave a ceint au cours de celte guerre la 
couronne du martyre. Des centaines et des centaines des nôtres sont internés ; nos fonctionnaires sont 
déportés ou déplacés dans des régions étrangères. Il suffit d'un petit geste du « Volksrat « allemand, 
d'une dénonciation d'espion pour sévir contre nous. Aucune explication, aucune plainte, aucune pro- 
testation n'a été prise en considération. On a dispersé des familles, on a séparé les enfants de leurs mères, on 
a envoyé les femmes en exil et des milliers et des milliers de personnes ont été exposées à la misère la plus sombre 
et à la ruine. Aujourd'hui encore, d'innombrables malheureux ne savent pas pourquoi ils sont persé- 
cutés. » {Sloveiiski Narod lé VI. 19 16.) 

« La Lika, la Dalmatie, l'Istrie et les régions montagneuses du littoral et de la Carintliie, a dit le 
député croate Malko Laguigna, sont complètement ruinées : la population meurt et ce qui reste de son 
bétail crève de faim. Toute la population apte au service ou mm est enrôlée. Un grand nombre de femmes, de 
vieillards et d'enfants sont arrachés de leurs maisons. Tout a été emporté. Cette guerre effroyable confirme 
l'ancienne vérité que les parties méridionales de la monarchie souffrent beaucoup plus que les parties 
centrales et qu'on demande à notre peuple plus qu'il ne peut donner. » {Hrvatska Rietch 18 juin 19 17.) 

' Le livre de Victor Kuhne : Ceux dont on ignore le martyre est une œuvre généreuse et impartiale qui dénonce au 
monde civilisé, par des preuves irréfutables, les crimes innombrables des autorités austro-magyares sur le peuple you- 
goslave. 



- 54 - 

Le î juillet, le député Bftikoi-itch a prononcé au P.incnicnt de Vienne un discours dans lequel il 
i'cst ainsi exprimé : 

• J'ai lu de mes propres yeux toute une série de dénonciations, où, comme preuve de haute 
trahison, on prétendait que l'accusé était un fanatique national slavf et, par cela même, serbophiU. 

« Les gendarmes recueillaient comme des corpora delicti les livres imprimés en caractères cyrilli- 
ques, et d'innocentes traductions d'auteurs serbes et russes, tels que Tourguénicff, etc. Les prisons 
militaires regorgeaient de victimes innocentes. Les autorités locales étaient absolument impuissantes ; 
Elles n'ont rien fait contre ces agissements honteux ; au contraire, d'innocentes victimes ont été, pen- 
dant leur transport, abandonnées à la fureur de la populace, qui lésa frappées et poursuivies à coups 
de pierres. C'est à ce moment qu'entre nous et des citoyens d'autres nationalités s'est creusé un abîme qui ne 
pourra jamais être comblé... 

« Je vais répéter les paroles que j'ai entendu prononcer dans ces moments difficiles par l'ancien 
commandant militaire de Gratz. Sans connaître au juste le contenu des dénonciations et sans savoir si 
celles-ci étaient justifiées ou non, ce militaire m'a dit: « Quiconque fait des démarcfjes en faveur de ces 
hommes est à mes yeux tout aussi suspect qu'eux. » Si des personnages aussi haut placés se sont inspirés de 
pareils principes, il n'y a pas lieu de s'étonner que les gendarmes et les organes subalternes aient fait 
montre du plus grand arbitraire, et qu'ils se soient comportés d'une manière furieuse contre tout ce qui 
portait le nom de slovène ou de croate... 

«... Un jour on remarqua dans un village, situé sur le Danube, une fumée. Un sous-lieutenant 
jugea que cette fumée devait être un signal à l'usage des Serbes. Immédiatement il fit rassembler tout 
le village afin de découvrir le coupable. Les hommes, les femmes, les enfants, tout le village fut réuni 
sur la place publique. Sur l'ordre du sous-lieutenant, le secrétaire de la commune dut dire quels étaient 
ceux qui, d'après lui, devaient être considérés comme innocents. Ce triage fait, le secrétaire fut invité 
h désigner ceux qu'il jugeait insuffisamment sûrs et enfin ceux qu'il considérait directement comme sus- 
pects. Tout ce triage eut donc lieu conformément aux bonnes dispositions du secrétaire. Les innocents, 
uniquement des femmes et des vieillards, furent renvoyés chez eux ; ceux que le secrétaire avait 
designés comme peu siîrs furent expédiés, sans autre forme de procès, dans des camps d'internement, 
tandis que ceux désignés comme suspects, durent passer devant les tribunaux militaires. (Emotion). 

« Avant que tout fût terminé, le sous-lieutenant avait demandé au secrétaire de lui indiquer ceux 
d'entre tous qui lui paraissaient les plus suspects. Le secrétaire désigna trois hommes. Le sous-lieute- 
nant ordonna alors à un serj^ent de s'en emparer, il fil un signe — et personne ne mil jnwais plus ces hommes. 
(Cris de révolte). Plus tard, il fut démontré que ces trois hommes avaient été massa- 
crés dans un bois voisin par le sergent et quelques soldats, sans aucun jugement 
et sans aucune condamnation. (Cris d'indignation). Il ne s'agit plus ici d'une psychose de 
guerre, c'est le triomphe des instincts les plus bas et les plus lâches. De nombreux témoins dignes de 
iou!c confiance sont prêts à déposer... ». 

iJt M. il t.'iL, ie député croate Bitinkini, dans un discours émouvant, a décrit ainsi au Parlement 
de \'ieime le voyage d'un transport d'internés : 

" Le plus important transport de déportés passa par Riéka (Fiume) pour aller à Budapest et de 
la à Maribor. Dans ce transport et sous une escorte militaire très forte, il y avait : quatre députés 
au parlement de Vienne, cinq députés à la Diète dalmate. i6 prêtres catholiques 
et orthodoxes, 17 avocats et notaires. 5 médecins, une femme médecin. 33 com- 
mer(fants et banquiers, 7 journalistes, 16 fonctionnaires, 32 rentiers, 12 étudiants. 



— 35 — 

plusieurs jeunes filles et femmes, dont deux avec leur petit nourrisson, et plus de 
200 paysans. Tous ces gens étaient poussés dans des wagons comme du bétail, sous la menace d'être 
fusillés s'ils abandonnaient, ne fût ce qu'une minute, leur place dans le train. Le voyage jusqu'à 
Maribor dura quatre jours et quatre nuits. Pendant tout ce long voyage, les malheureux ne reçurent 
qu'une seule fois à manger. Mais, en guise de nourriture, ils recevaient quelque chose d'autre... 
(Zahradnik : Probablement des coups de crosse!) Dans toutes les stations de chemins de fer, parti- 
culièrement en Hongrie, les malheureux furent injuriés et menacés. A de nombreuses reprises leurs 
vies furent en danger. Beaucoup ne purent supporter ces scènes sauvages et perdirent connaissance. 
L'un d'eux, pour mettre fin à ses soujjrances, se jeta par la fenêtre et se tua. 

« Les déportés arrivèrent 3. Maribor affamés, altérés, les pieds enflés. Un grand nombre de ces mi- 
sérables ne pouvaient plus marcher et on dut les porter jusqu'à la prison. Une partie fut enfermée 
dans les cellules destinées aux militaires, tandis que les autres étaient dirigés vers la caserne de l'artil- 
lerie, où ils durent se coucher dans la boue et sur une paille infecte. Là, deux de ces malheureux mou- 
rurent peu après leur arrivée. Ces martyrs durent supporter pendant de longs mois les pires souffrances 
dans les prisons de Maribor, sans qu'il fût procédé à la moindre enquête. Certains ont été relâchés 
sans avoir jamais su pourquoi ils avaient été emprisonnés... 

« Le sort des internés de Maribor fut terrible, mais les souffrances de ceux que l'on enferma dans 
les forteresses furent plus effroyables encore. ^400 internés de Bosnie sont morts, rien qu'à Arad, sans 
parler de ceux qui ont été enfermés dans les différentes forteresses de Kotor (Cattaro) . . . 

« Nous élevons la voix pour déclarer ici que jamais le gouvernement ne pourra justifier ce qu'il 
a commis, et que les arrestations, les otages et les potences sur lesquelles nombre de Yougolaves ont terminé 
leur vie, constitueront une tâche éternelle et une honte sans égale pour l'Etat. » {Novine, 21 juillet 19 1?) 

Le député tchèque Strihrny, eu parlant des souffrances dans les camps d'internement de Thalcrhof, 
près Gratz, a dit en plein Parlement : 

« Si on compare la rage folle de Néron à la bestialité et à l'animalité du XX' siècle, les actes de Néron 
nous paraissent empreints de l'humanité la plus pure, n 

Le même député a ajouté d'une voix pleine d'émotion et de larmes: 

« Le trsite cimetière de Tbalerhof, où gisent deux mille martyrs slaves, restera comme un monument sécu- 
laire de la honte de cet Etat.'t {Novine, 15 novembre 19 17). 

A la séance du 2 octobre du Parlement de Vienne, le député slovène Benkovitch a affirmé: 
« Qu'en Bosnie, un tribunal militaire a condatnné en un seul jour cent personnes, qui ont été fusillées ...^^ 
(le reste du discours a été supprimé par la censure. Zeit, 2 octobre). 

Le député Ravnihar a pris également la parole au cours de la séance du 2 octobre : 
« En Bosnie, en Serbie et en Galicie — a-t-il dit — une masse d'assassinats ont été commis par 
cette bureaucratie... C'est avec cet esprit criminel qu'on gouverne cet Etat. Nous avons 
refusé d'entrer dans un cabinet parlementaire, pai'ce que nous n'avons pas voulu jouer un rôle de coulisse 
dans la comédie préparée pour l'étranger, n (Slovenski Narod, 3 octobre). 

Le 25 octobre 1917, le député au Parlement croate Stiépan Raditch s'est exprimé ainsi : 

« Ces actes et cette politique auront comme conséquence qu'aucun Croate ne pourra plus être fidèle 

à l'empereur. Si l'on continue à agir ainsi, je serai le premier à n'avoir pas peur des potences et à m' écrier : 

A bas les Habsbourg! » 



- 36 - 

Le <*.'■■■■ Lwe, Rojidar f'oukolilch (Serbe de Dalmatie), a prononcé un discours qui cons- 

titue un «'Ut aussi s.inyl.int que celui de Trcssitch-Pavitciiitcii. Voukovitch raconte à ses 

collègues du Parlement de Vienne les horreurs qu'il a vues et celles qu'il a subies hii-mènie. 

« Lorsque le président du Conseil et le ministre des affaires étrangères piétendent que les nations 
Jans ce parlement jouissent, de par la constitution môme, de la garantie la plus large de 
v....,cr leurs volontés nationales, nous dnvns protester de la façon la plus catégorique contre ces 
'is qui tie correspondent en aucune manière aux faits et démontrer qu'en réalité dans cet Etat, et 
plus particulièrement pendant la durée de la guerre actuelle, la constitution et les lois ont été mises violem- 
ment hors de vigueur uniquement pour pouwir commettre sans aucun contrôle envers les nations subjuguées les 
crimes les plus inouïs et les plus barbares. Seule l'histoire pourra prononcer la condamnation de ces mal- 
faiteurs et de ces oppresseurs des peuples. Le chapitre le plus effroyable de cette histoire 
sanglante sera très certainement celui qui aura trait aiix proscriptions et aux vio- 
lences commises chez les Yougoslaves ; aussi devra-t-il porter le seul titre qu'il 
mérite : le tyran et ses victimes. 

« A l'appui de ce que je viens de dire, qu'il me soit permis de relever quelques-uns des exemples qui 
constituent une suite de cette chronique terrible commencée déjà par mes collègues. Afin que l'on puisse 
se rendre compte comme tout a été organisé méthodiquement et comme tous les movens ont été 
employés pour fiiire disparaître nos intellectuels, je citerai deux exemples de Dalmatie. 

Le docteur Mirho Déyanoi'itch, professeur suppléant au grand g3-mnase de l'Etat deSplit(Spalato), 
a été congédié subitement le 28 février 1915 sur l'ordre télégraphique du conseil scolaire de Zadar 
(Zara). On lui supprima de suite son traitement; on ne lui indiqua pas le motif de son renvoi et une 
enquête disciplinaire lui fut refusée. En 19 16, à l'occasion d'une plainte déposée par M. le D'' Beg 
contre le détective royal et impérial Chantitch, on apprit au cours des débats à Chibenik (Sebenico) 
que sur l'ordre du chef de district de Split, Szilva de Szilvasa, Chantitch avait fait une dénonciation rela- 
tive à une prétendue conduite antipatriotique du D' Déyanovitch et qu'il avait reçu pour cela 60 cou- 
ronna de Szilvasa. Au cours des débats judiciaires, Chantitch confirma, ainsi qu'un autre témoin dont 
il avait allégué la déclaration, la fausseté de cette dénonciation. Ainsi se trouva démontrée judiciaire- 
ment l'innocence du D' Déyanovitch. Mais depuis mars 19 15, le D"^ Déyanovitch resta sans appointe- 
ment. En 19 17, il fit une démarche pour obtenir une place de professeur à la grande école réale de 
Split, mais, bien qu'il possédât toutes les qualités requises pour ce poste, le ministère de l'Instruction 
Publique repoussa sa demande, en se référant au décret du conseil scolaire relatif à son renvoi. 

« Un autre cas. A Split vivait un riche banquier du nom de Stévo Pérovitch. Dès la déclaration de 
guerre, il se présenta aux autorités du district de Split et fit don à la Croix-Rouge de 500 couronnes. 
L'argent fut reçu avec reconnaissance, mais le donateur fut immédiatement jeté en prison, sans aucun 
motif. Après un temps assez long, notre collègue, le député Baijak, intervint en sa faveur auprès du 
gouvernement de Zadar et cela d'autant mieux que tout le monde savait que l'incarcéré ne s'était 
jamais occupé de politique. Le sous-commissaire du gouvernement, D' Bandel, répondit au D' Baijak 
qu'en effet rien n'avait été rela'é à la charge de Péroi'ilch, mais que l'on avait considéré sa précipitation h 
(aire don à la Croix-Rouge de la sonmie en question comme étant l'indice d'une mauvaise conscience. 

« Du moment que ces messieurs et leur entourage jugèrent à propos d'employer de pareils procédés 
.1 I c-gard du D' Déyanovitch et de S. Pérovitch, qui ne se sont jamais occupés de politique, je vous 

' '■ ' ■" 'es moyens considérés comme licites lorsqu'il s'agit de priver de leur liberté des 

s ou moins lancées dans la politique ? 



— 37 — 

« La manière d'agir des pouvoirs militaires a été dirigée non seulement contre la liberté, mais 
encore contre la vie des citovens gouvernés. Le peuple innocent et pris au dépourvu se trouva placé 
tout à coup sous un régime de terreur. // n'y a giie les horreurs de l'inquisition espagnole et de la Saint- 
Barlhéleuiy qui pourraient être comparées à celles que nous avons subies. Pour illustrer cela, je me bornerai 
à citer quelques exemples. 

« Avant que la guerre éclatât, Yovo Radanovitch avait quitté le Caire pour venir chez lui dans les 
Bouches de Cattaro. Lorsqu'il arriva à Trieste, il n'avait encore aucune idée de la guerre. Après avoir 
montré .ses papiers et laissé fouiller ses bagages, il se mit en route pour l'Herzégovine. Là, de même 
qu'àTivat, ses papiers turent trouvés en ordre et on lui donna la permission de rentrer chez lui. Mais 
en route, il fut arrêté par une patrouille militaire et l'on fouilla de nouveau ses bagages. Comme l'on 
trouva dans ceux-ci un revolver muni de 50 cartouches, acheté par lui au Caire pour sa sécurité person- 
nelle, ainsi qu'environ 1000 napoléons, représentant les économies faites par lui au cours de quatorze ans 
de labeur, Radanovitch /;// arrêté. Le revolver, les cartouches et rari;ent étranger le conduisirent devant le 
tribunal de Tivat. Toutes ses explications n'aboutirent à rien. Il fut fusillé. 

« En Bosnie, on avait institué autrefois une organisation connue sous le nom de Schut:ikorps que 
l'on avait instruite systématiquement dans un esprit d'hostilité envers la population serbe du pays. C'est 
surtout chez les musulmans indigènes, tout à fait incultes, qu'on avait incité la haine en leur assurant 
que plus ils se comporteraient brutalement, mieux lisseraient vus par leurs chefs. Lorsque la guerre eut 
éclaté, les conséquences de cette instruction ne tardèrent pas à apparaître. La population des régions 
frontières fut remise complètement à la discrétion des Schut^horps et des gendarmes. Une dizaine de 
mille de personnes innocentes tombèrent victimes de ceux-ci. A Pale, la population res- 
tée après la retraite des Monténégrins fut effectivement exterminée (bien qu'elle aurait pu s'enfuir avec 
les Monténégrins, si elle avait fait quoi que ce soit d'incorrect). Le docteur Savo Lyoubibratitch et 
Yovo Lavinitch qui se trouvaient à Pale comme otages, peuvent témoigner que les membres des 
Schut^korps ont massatré sans jugement- et aucun motif \es hommes suivants: Krsta Popovitch, le prêtre 
Rista Tchetchar, Stiépan Simitch, Péro Karavdija, Péro Pantitch, Rista Kostitch, Laza Yourouk, Mile 
Kousmouk avec ses deux fils et un vieillard âgé de prés décent ans. Gorges Klotchar ; ils tuèrent en outre 
des femmes dont voici les noms : Milka Tchoustilo, Lyoubitza Terzitch, Milka Karavdija, Mara Schinia- 
tovitch et Djouka Biélobrk. Spassoïé Chibonja fut pendu. 

« Dans la commune de Romania, deux soldats massacrèrent en une seule fois sept hommes, dont voici 
les noms: Milan Fourtoul, Jovan, Krsta, Vassili, Miloch et Péro Glouhatovitch et Stoïan Pouzitch — 
cela sans la moindre enquête et uniquement parce que ceux-ci n'avaient pas pu donner une rançon 
quelconque, tandis que Mile Ninkovitch, Jovo Glouhovitch Spassoïé Voukotitch et Krsto Yoïkitch de 
Romania eurent la vie sauve chacun d'eux ayant remis à chaque soldat 100 couronnes. Le prêtre 
Timotié Popovitch de Drinatcha en Bosnie, père de six enfants en bas dge, fut dès le début de la guerre 
emmené par une escorte militaire et sans la moindre enquête, condamné à nwrt par un capitaine. 

« Au commencement de la guerre, des citoyens complètement innocents turent pris et enfermés 
comme otages. Cela s'est passé en Dalmatie, en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, dans le Banat, etc. 
Dans l'histoire mondiale on n'avait encore jamais vu un Etat se servir de ses propres sujets comme otages. 
On a dit aux otages qu'ils étaient responsables de tout attentat contre les chemins de fer, les objets ou 
les personnes militaires et qu'ils seraient immédiatement exécutés au cas où la population ou des indi- 
vidus isolés viendraient à entreprendre quelque chose dans ce sens. Les otages furent publiquement 
maltraités de la façon la plus brutale et la plupart d'entre eux massacrés sans la moindre 



38 - 



raison. On a pànc à croirt awc quelle f^ocilé les organes ofjickh se comporlèreni nivcrs les otages et avec quel 
s,i>i--J>.uJ scélérat ei sanguinaire ils en ont fait pendre ou fusiller un grand nombre. C'est 
.linsi 



que l'ecclésiastique George Fctrovitch, de r.irrumlissemciu de Dervent en Bosnie — homme 
vraiment paisible et qui ne s'était jamais occupé de politique — fut arrêté comme otage en août 19 14. 
On lui donna un Tzigane connue sentinelle. Celui-ci le tua dès la pieiiiièie uuii sans aucune raison. 
L'archiprètre Grgourévitcli de Zenitza, en Bosnie, fut arrêté et dut, d'abord à la station de Zenitza et plus 
tard à Lachtva être prisent sur le quai à l'armée de chaque train. De cette façon, le malheureux vieillard 
n'eut pas même une demi-hure pour se reposer. En même temps que lui, on avait arrêté son fils; lorsqu'il y 
eui.i un certain moment plusieurs trains dans la gare, les autorités officiel les ordonnèrent au fils — en 
nunaotnt de le fusiller — de saisir son propre père par la barbe et de le traîner ainsi sur le quai devant tout 
le monde. Une autre fois ce vieillard fut torturé dans un wagon découvert de Zenitza à Alinpacliin 
Most ; on lui ordonna alors de rester agenouillé dans le wagon pendant trois heures entières sous peine 
d'être fusillé. A la suite de cela, le vieillard martyr tomba évanoui. — L'otage Péro Nikitch, employé 
à la prison de Zenitza, fut mis dans les fers. Le soldat qui devait l'escorter ainsi ligoté le tua en route sans 
aucun motif. Pour ce travail, l'assassin reçut même une récompense de ses supérieurs, car il prétendit que 
Nikitch avait voulu s'enfuir, alors que celui-ci avait les jambes dans les fers. 

a A Fotcha (Bosnie), les personnes les plus en vue furent enfermées comme otages. Six parmi 
celles-ci furent placées sur les deux ponts sur la Drina. Sur le premier pont, on plaça l'ecclésiastique Vlado 
Popovitch, l'archiprètre Kotchovitch et le négociant Niko Hajdoukovitch. A l'aube du 9 aoiit 1914, ">- 
riva un détachement de soldats qui se placèrent en face d'eux et /«fusillèrent tous les trois. Les trois 
autres otU'^es durent rester assis sur un banc prés du pont. Un des soldats qui les gardait se leva vers minuit et 
frappa de deux coups de ba'ionnette George Hajdoukovitch qui tomba raide mort. Après cet 
assassinat, le même soldat frappa l'ecclésiastique Kanditch et le négociant Milan Hajdoukovitch chacun de 
deux coups de baïonnette à la poitrine et au ventre, leur faisant à tous deux des blessures mortelles. Ij:s 
autres soldats regardaient placidement ce carnage. On défendit d'enterrer les suppliciés. On trans- 
porta l'ecclésiastique Kanditch et .Milan Hajdoukovitch, blessés gravement, dans des voitures d'ambu- 
lance, pendant que les olliciers qui les accompagnaient discutaient avec une joie un peu singulière quel 
serait celui que fusillerait l'un et celui que fusillerait l'autre, et cela à une voix tellement haute que les 
blessés étaient obligés de les entendre. 

« L'eclésiastique Dimitrié Yevdjevitch fut arrêté le 28 juillet 19 14. Il fut conduit comme otage h la 
starion de chemin de fer de Sietlina. Six hommes, sous le commandement d'un enseigne l'entourèrent 
et chargèrent leurs armes. On lui lia les mains et on lui ordonna de marcher. Comme il marchait de 
son pas ordinaire, un soldat lui cria qu'il tirerait s'il ne se mettait pas ii marcher au pas militaire Après 
l'avoir escorté à Ratcha, le soldat lui ordonna de se tenir sur une seule jambe et le menaça de mort au cas 
où son autre jambe toucherait la terre. Cela dura jusqu'au moment où le malheureux tomba sur la 
chaussée... Une fois, ce «oldat le serra si fortement avec les chaînes que l'infortuné qui souflrait atro- 
cement commença à supplier qu'on allège sa peine. Le soldat répondit : « Sans cela, tu dois crever 
un de ces jours : plus tôt tu mourras, mieux ce sera. « Lorsqu'un train arriva à la station, 
!c su! Jat conduisit Yevdievitcli au bout d'une corde ainsi qu'une bêle féroce de wagon en zvagon, tandis que 
les autres soldats lui crachaient au visage. Tout ceci se passait sous les yeux de leurs supérieurs. C'est 
ainsi qu'il fut maltraité jusqu'au 16 août 1914. Ce qui arriva alors constitue une barbarie encore plus 
épouvantable. Ce jour-là le lieutenant Kozmitch lui annonça ollîciellement qu'il avait reçu l'ordre de 
•• ■■•i r d'une façon encore plus sévère qu'auparavant. Le même soit, vers minuit, Yevdjevitch fut 
itcmcnl du lit, on lui lia les mains et les pieds et on le transporta à trois kilomètres de là, en 



- 39 — 

pleine foret. Là on l'attacha à une haie en le menaçant de mort, au cas où il viendrait à faire le moin- 
dre mouvement. Il resta ainsi immobile pendant six heures. Tout à coup le lieutenant qui commandait 
se précipita vers l'ecclésiastique, et en poussant un cri sauvage, braqua un fusil contre le malheureux 
qui, dans ses moments de transes, vécut des heures dans l'efiroi le plus désespéré. Des scènes sembla- 
bles ou encore autrement plus épouvantables se produisirent à de nombreuses reprises. 

« L'ecclésiastique Simo Bégovitch fut arrêté devant l'église de Mochitch ; on ne lui permit même pas 
de faire ses adieux à sa femme et à ses enfants. Il servit lui aussi d'otage. Son collègue dans les souf- 
frances Atiinase Kossoritch fut transporté dans une cave et là battu d'une façon terrible. On brûla avec 
des allumetlesles moustaches d'Aleksa \'outchinovitch et deSava Koprivitch de Blajouï, puis on les ligota. 
Les malheureux n'osaient pas faire le moindre mouvement, car les soldats tenaient leurs baïonnettes 
sur leur gorge... On maltraita feu l'ecclésiastique Tricha Maksimovitch de la fiiçon la plus atroce. Le 
médecin avait donné l'ordre de h transporter dans un hôpital, on le conduisit pourtant à Semizovatz, où on 
l'assassina. En même temps on assassina également plusieurs paysans après les avoir si effroya- 
blement frappés et torturés qu'ils restèrent étendus longtemps, privés de leurs sens et couverts de sang, 
tout cela parce qu'ils n'avaient rien pu dire de mal contre l'ecclésiastique Eranovitch de K'ichitch et 
contre l'instituteur Voivoditch d'Iliach. 

« Moi aussi, j'ai été un otage. Que les très honorables députés me permettent de rappeler briève- 
ment mes propres aventures. 

Le 26 juillet 19 14, et par conséquent avant que la guerre eût encore éclaté, j'ai été pris comme 
otage, c'est-à-dire que je devais répondre sur ma vie de la conduite loyale des habitants des Bouches 
de Cattaro. Les yeux bandés, je fus conduit dans la forteresse de St. Ivan (San Giovanni) tout près de 
la frontière monténégrine. Quelques jours après arrivèrent également d'autres otages, parmi lesquels 
le député à la Diète de Dalmatie, l'archiprètre Jovan Butchin. Après quelques jours indiciblement durs 
pendant lesquels nous nous trouvâmes constamment entre la vie et la mort, on nous transporta dans la 
forteresse de Mamula. 

Nos souffrances atteignirent leur comble le 26 août 19 14, lorsque la flotte française hondmrda cette 
forteresse. On nous attacha de nouveau les mains et les pieds et cela d'une hiçon tellement dure que chez 
beaucoup d'entre nous le sang coulait sous les cordes. Des soldats, baïonnette au canon et un leldwebel 
le revolver à la main menaçaient de tuer quiconque laisserait entendre la moindre plainte... Longtemps 
plus tard je fus envoyé à Vienne pour y subir une opération et je fus confiné dans cette ville. A la visite 
complémentaire de la fin de 19 15, je fus reconnu apte au service, mais dans la suite, je tus refusé comme 
inapte à tout service de landwehr. Ainsi les terribles émotions causées par une aussi longue captivité 
avaient pour toujours compromis ma santé. 

Malgré cela je fus appelé à la police où l'on me communiqua que le commandant militaire impé- 
rial et royal avaitdonné l'ordre dem'amenerau commandeinentcomplénientairede la Landwehr. Là sans 
aucune explication, on me fit endosser Fiiniforme. Ceci avait lieu le 13 luars 1916. Peu après je fus pré- 
senté au conseil sanitaire puis à la revision. Toutefois dès le 28 du même mois, avant même que le 
certificat (Befund) fût obtenu, l'ordre était déjà arrivé de me verser dans les compagnies de marche 
sans égard au résultat de la constatation et à mon instruction militaire. En même temps, on m'enleva 
les insignes de volontaire ' d'un an. 

' Le volontariat li'un ;in est une institution autrichienne analogue à l'ancien volontariat français dont le principal uffet 
est de permettre aux jeunes gens qui ont terminé leurs études secondaires de ne faire qu'un an de service au lieu des trois 
anshabitucls. 



— 40 - 

• A mes demandes de savoir pourquoi on 3giss,iit ainsi envers moi d'une façon exceptionnelle, on 
:uc répondit par des insultes de « brigand », « assassin », « traiire ». Un sergent me dit : « Je vous accom- 
pagnerai sur le front et vous allez voir alors ce que vous allez devenir. Les prescritions n'ont pas de 
valeur en ce qui vous concerne. » 

« A la suite de terribles souffrances, je tombai malade le 5 m.ni 19 16 et à la visite médicale, je fus 
reconnu comme capable seulement d'un service léger dans les bureaux. Mais au lieu de recevoir un em- 
ploi de sccréraire, je fus envoyé à Komorn dans le détachement des suspects politiques. Comme mes 
camarades de soupance, j'y fus employé aux travaux ordinaires des champs. 

' 'onel général et ministre de la Défense Nationale de l'époque Georgi a eu en temps opportun 
^-„„ de CCS choses, mais malgré tous ses serments d'oflîcier et de ministre, il n'a pas jugé bon 

de s'opposer à toutes les violations flagrantes des lois et des arrêtes. 

(Député Ijguigna : La chanson ne dit-elle pas: Le jour pour les Allemands, la nuit pour les 
Slaves). 

« Lorsqu'on mai 19 17, le Reichsrat de Vienne fut convoque et que vint l'ordre impérial de licencier 
tous les députés qui se trouvaient sous les drapeaux, mes supérieurs se comportèrent envers moi 
comme si cet ordre ne me concernait pas, et c'est à peine si j'ai pu être licencié après l'ouverture du 
parlement. 

Que l'on rclkchis.se seulement à ce fait : du moment que l'on a^^it de celle façon et avec une pareille 
impudence enx'ers un député an Parlement, que doit-il en être avec la malheureuse population .'... (Glas Slove- 
tiiitza. Hrvata i Srht, 11, 12, 13 II 1918J. 

Terminons cette série d'accusations par un petit extrait d'un discours prononcé tout dernière- 
ment au Parlement de Vienne par le député Tressitch-Pavitchitch. 

« Ce que j'ai dit le 19 octobre 1914, affirme Tressitch-Pavitchitch le 22 février 1918, n'est que 
la paie image de tout ce qui s'est passé en réalité et de tout ce qui se passe encore aujourd'hui dans 
divers<"s régions, tel, par exemple, le sandjak de Novi Bazar où toute la population serbe a été exter- 
minée systématiquement. Ceux qui se sont déclarés les défenseurs des droits culturels les plus s.crés 
de leur peuple, sont qualifiés de traîtres à la patrie, et sont menacés de la potence. Cependant si ceux 
qui menacent venaient à se demander combien il y en a encore en vie de ceux qui avaient été con- 
damnés dans le procès de Sarajevo, ils seraient obligés de rougir de honte. La meilleure preuve de cette 
« moral insanity » est le fait d'avoir pris des otages dans les rangs des propres ressortissants de l'Etat 
et d'avoir pendu les uns pour les actes commis par les autres. 

L'histoire mondiale ne peut citer aucun cas dans lequel l'Autriche ait accordé .i un peuple quel- 
conque sa liberté, tandis que l'on connaît des cas innombrables où les peuples qui ont eu confiance 
en elle, ont perdu leur liberté de la façon la plus sournoise. 

n Les Yougoslaves des trois noms et des trois confessions se sont rendu compte sur eux-mêmes 
de ce que signifie la fureur allemande. Les Yougoslaves ont en effet moins à perdre qu'à gagner. La 
mort même est préférable à une continuation de la situation actuelle. 

« Le martyre qu'ont eu à subir les régions yougoslaves, s'écrie Pavitchitch, constituera la page la 
plus sombre, la plus noire et la plus sanglante de l'histoire mondiale. Partout où nous dirigeons nos 
regards, noi cvons qu'une anarchie venue d'en haut. » 



41 — 



LES INTERPELLATIONS YOUGOSLAVES 



Le Club Yougoslave ne s'esi pas lassé de dénoncer les crimes abominables commis par les auto- 
rités civiles, militaires et judiciaires contre les propres sujets de la monarchie austro-hongroise. 



Sur la Bosnie-Herzégovine. 

Les députés }-ougoslaves Korochetz, Spintchitch et Balijak ont adressé au président du Conseil 
autrichien l'interpellation suivante : 

« Lorsque la guerre a éclaté, le gouverneur de Bosnie et d'Herzégovine, un homme d'une répulaiion 
uéfasie a aboli tous les droits des citoyens et tous les droits de l'homme. Des personnes 
complètement innocentes ont été arrêtées et traînées dans les casemates d'Arad. Un nombre énorme de 
personnes ont été prises comme otages et un très grand nombre ont éié fusillas sans aucune raison. Po- 
tiorek a créé une troupe de protection où l'on a enrôlé et armé les hommes les plus suspects. Un bon 
nombre de ceux-ci avaient déjà été condamnés à plusieurs reprises pour vol, pillage et détournements. 
Il est à peine possible de décrire les soutîrances de la population laissée sans défense, sous la terreur 
de hordes pareilles. Partout où ces hordes ont fait apparition, les violences, les assassinats, les pillages, 
les vols, les incendies ont été à l'ordre du jour. 

« Il est bien compréhensible qu'un tel gouverneur du pays n'ait pas pu souffrir le contrôle de la 
Diète et ait tout préparé pour la dissoudre par la ruse et la sournoiserie. La Diète de Bosnie-Herzégo- 
vine avait contre elle toute cette partie des fonctionnaires qui ont voulu travailler à leur guise et à leur 
profit sans subir de contrôle. Une fois la Diète dissoute, l'administration a pu faire tout ce qu'elle a 
voulu. 

« Les conséquences de cette situation sans contrôle ont été des abus, des malversations, des préva- 
rications de toutes sortes d'organes administratifs. Aujourd'hui un assez grand nombre àt fonctionnaires 
supérieurs se trouvent inculpés des crimes dont on vient de parler. Deux fonctionnaires se sont suicidés. On 
a ordonné encore d'autres enquêtes qui ont été menées à huis clos, de peur que quelques détails ne 
transpirent dans le public. Il suffit de mentionner le commerce scandaleux de chevaux à Banialouka, 
commerce où étaient impliqués aussi un grand nombre de fonctionnaires supérieurs. Nous allons expo- 
ser, aux prochaines séances des Délégations et du Parlement, des faits concrets. 

« Pendant ce temps de violations des lois sans aucun contrôle et sans Parlement, tout le peuple est 
devenu étranger au gouvernement et la confiance du peuple dans l'administration a été ébranlée par le 
fait d'une administration et d'une justice insuffisantes et contraires à tout droit. 

« L'administration bureaucrate a commis de lourdes fautes dans le ravitaillement de la population. 
Il est arrivé que des départements entiers en Bosnie et en Herzégovine ont subi la famine. Plusieurs 
milliers de personnes sont mortes de faim. 

« Ce sont les conséquences d'un Etat sans contrôle. Il parait qu'aujourd'hui encore, on applique 
en Bosnie-Herzégovine le principe, contraire à l'esprit de notre époque, de gouverner par Vusurpation 
et par la violetice. . . 



— 42 — 

Au nom du Club Yougoslave, nous demandons : 

I" M. le président du Conseil sait-il qu'en Bosnie-Herzégovine régne un Etat anti-constitutionnel? 

2° Le président du Conseil est-il disposé à mettre fin à cet état de choses et à travailler à resti- 
tuer les droits constitutionnels et civiques à la population de Bosnie-Herzégovine? 

3° Le président du Conseil est-il disposé à employer toute son influence pour que la Diète de 
Bosnie-Herzégovine soit convoquée immédiatement ? » 



Sur les Slovènes. 

Le i6 juin 19 17 le député slovène Korochetz a déposé, au nom du Club Yougoslave, une interpel- 
lation concernant les persécutions dont sont victimes les Slovènes: 

Dès le début des hostilités, les autorités civiles et militaires persécutèrent le peuple slovène par 
tous les moyens, lui taisant subir les pires humiliations, cela sans aucun motif réel. Ces persécutions 
ont en eHet leur source, soit dans' un manque inné de confiance et dans un sentiment de méchanceté 
envers notre peuple, soit dans l'ignorance absolue de notre situation. Le principal motif de ces persé- 
cutions se trouve dans hhaine qu'on nourrit contre nous, haim qui flairit mine dans les milieux officiels. 

a On a cherché dans notre pays des traîtres et des espions afin de pouvoir mieux démontrer la néces- 
sité de sévir dans nos régions comme dans un pays ennemi. N'ayant pu en trouver, la gendarmerie et 
la police ont dressé des listes noires sur lesquelles ils ont porté les noms des éléments soi-disant poli- 
tiquement suspects. C'étaient des personnes qui ne cachaient pas leurs convictions nationales et qui, 
par ce fait même, ne plaisaient guère aux détenteurs du pouvoir. 

« Le plus souvent ils étaient considérés, sans aucun motif, comme des ennemis de l'Etat. C'est 
ainsi que le député Rochhar fut traduit, comme traître envers la patrie, devant le tribunal de Gratz ; la 
gendarmerie l'avait qualifié, sans trop savoir pourquoi, de serhophile. Rochkar ne fut même pas inter- 
rogé sur le fond de cette accusation. Après plusieurs semaines de prison préventive, il se vit frappé 
d'une forte amende pour « s'être immiscé dans les affaires officielles. » D'autres députés se sont vus 
accusés du crime de conspiration contre l'iitat, accusation basée sur le plus insignifiant bavardage. 
Une viritabU chasse fui dirigà contre les intellectuels, contre les prêtres. Des centaines de victimes furent 
traînées en prison, après avoir été exposées, chemin faisant, aux violences et aux humiliations des 
masses surexcitées; dès le début, on les traita comme des traîtres avérés. A Maribor (Marbourg) ainsi 
que dans les autres villes, on créa des organisations spéciales ayant pour but de dénoncer les Slovènes. 
Naturellement, les autorités étaient toujours prêtes à prendre en considération ces dénonciations. 

« L'exaspération contre les persécutions dont nous sommes victimes se transmettra de génération en généra- 
lion, car elles dépassent par leur fourberie, par leur manque d'égard et par leur cruauté, les plus grandes vio- 
lences que le peuple slovène ait eu à soujjrir même au temps des guerres turques et des guerres avec la France. » 
(.Ç/<nvH.'/ti Karod 20 . \' L 1 9 1 7 . ) 

A la veille de la convocation des Délégations, le Club Yougoslave a demandé publiquement, parla 
voie de la presse, à toutes les victimes qui avaient survécu, de décrire les injustices et les souffrances 
dont elles ont été victimes. Sur l'ordre du gouvernement, la police a déployé les plus grands efforts 
p<»ur empêcher le Club Yougoslave d'être mis au courant de toutes les iniquités. Malgré cela, Korochetz 
et SCS amis ont pu recueillir un grand nombre de comptes rendus authentiques, relatifs aux crimes et 
violences commis sur les Yougoslaves. 



— 43 — 

Discours dans les Délégations. 

A la Commission Je l'armée de hi Délégation autrichienne (séances du 12 et 13 Xli 19 17) le 
président du Club Yougoslave Korochd^z parlé des exécutions qui ont eu lieu au sud de la monarchie. 
Ce discours a été supprimé par la censure. UArheiter Zeilniig di\ 13 XII, en le résumant, relève les faits 
suivants : 

« Korochetz cite toute une série de cas dans lesquels, à la suite d'un système de dénonciation 
perfectionné, de nombreuses personnes innocentes ont été emprisonnées, condamnées malgré leur 
innocence et souvent môme exécutées sans condamnation. En Bosnie, le corps des tirailleurs bosniaques 
a été organisé et instruit dans le but de procéder hostilement contre la population slave et plus particu- 
lièrement contre la population serbe. C'est nu Dioins par di:^aines de mille que se chiffre le nombre les innocents 
qui sont tombés victimes des persécutions. Dans le territoire fortifié de Trebinje, dès le début de la guerre, les 
citoyens les plus notables remplirent les cachots; au cours de leur incarcération, on les menaça déjà de 
l'exécution, bien que personne parmi eux ne se soit rendu coupable d'un crime ou ait été l'objet d'une 
instruction. Le principal responsable de ce procédé est le général Braun, qui est encore aujourd'hui en 
activité de service. De même en Croatie, une quantité de personnes ont été exécutées militairement 
sans enquête. Une femme qui avait un enfant âgé de trois jours a été assommée dans 
son lit. De même une femme de 73 ans a été exécutée. 

Après la retraite des Serbes, dans un village croate, on a exécuté sans enquête 24 personnes, et 'joo ont 
été internées; iS citoyens ont été fusillés sans enquête; parmi eux se trouvait un prêtre qui, au moment 
de l'invasion serbe était absent du village. 

« Ces persécutions n'ont pas cessé pendant l'année 191 5 ; elles se sont même produites encore 
tout récemment. Jusqu'cà présent, aucune enquête n'a été entreprise sur tout ce qui s'est passé en 
Styrie, en Carinthie, en Carniole, dans la province du Littoral, en Dalmatie, en Croatie, en Bosnie et 
en Herzégovine. On n'a pas accordé la moindre satisfaction aux Yougoslaves pendant que de nom- 
breux assassins, depuis le plus simple soldat jusqu'au général Braun, peuvent 
circuler comme des gens respectables. « 

Le 22 janvier 19 18, les parlementaires yougoslaves à Vienne déposent quarante interpellations 
très étendues, qui ont presque toutes trait aux cruautés et aux persécutions subies par les Yougoslaves. 

Le 26 février 1918, ils déposent de nouveau onze interpellations. Voici, d'après le Slovène!^ du 
27 février 1918, les sujets de ces dernières onze interpellations. 

i) Persécutions injustes contre l'écrivain et prêtre Mesko ; 2) Cruautés inouïes en Serbie; 3) Crime 
d'un médecin en Serbie; âf) Persécutions à Indjija (Syrmie) ; 5) Cruautés commises à Chumanovski; 
6) Interdiction de l'entrée en Serbie du journal Glas Shvenat^a Hrvata i Srba ; 7) Régne de terreur et 
tribunaux extraordinaires en Dalmatie: 8) Persécutions contre l'avocat Josip Kochtchina de Trogir 
(Trau) ; 9) Persécutions de l'institutrice Milka Volaritcb de Zamet (Istrie) ; 10) Situation insup- 
portable dans les camps de prisonniers à Brovno (Bohème) ; 11) Persécutions de Nicolas Hadjia Damasov 
de Drnich en Dalmatie. » 

Il ne nous a pas été possible de connaître le texte intégral de ces interpellations. Il n'est permis 
depuis quelque temps de publier que les parties des discours et des interpellations qui se trouvent 
reproduites dans la Reichsrat-Korresponden^. Toutefois des cas moins compromettants arrivent à la con- 
naissance du public. Nous reproduisons ici quelques-uns de ces cas; ils permettront aux lecteurs de se 
faire une idée de ceux qu'on ne peut pas encore connaître. Si l'on se rappelle les discours prononcés 



- 44 — 

nu Parlement de Vienne par TressitchPavitcliitch et pnr ses collègues, il est Sicile de se figurer quelles 
sont les horreurs et les abominations commises en Autriche-Hongrie, dans la guerre ouverte et exter- 
minatrice entreprise par la monarchie contre ses propres sujets yougoslaves. 

Le cas de Fran Grafenauer. député yougoslave (Slovène de Carinthie) 

au Parlement de Vienne. 

Après avoir été amnistié, Fran Gr.ifcnauer a raconté à ses collègues du Reichsrat les souffrances 
qu'il a eu à endurer. 

Voici le jugement du tribunal par lequel il a été condamné : 

<■ a) I. En 191 5 et à une date indéterminée, il a déclaré, puis répété plus tard dans le café de 
Josip Lcderitch à Dellach, donc en public, que la Russie est um grande puissance et qu'elle a beau coup plus 
de céréales... Il est vrai qu'il n'a pas prédit ouvertement la victoire des Russes, mais la façon dont il s'est 
exprimé a donné au témoin Josip Lederitch Vimpression que l'accusé aurait aimé que les Russes fussent 
vainqueurs. Le témoin ne peut pas répéter exactement les propos de l'accusé. 

2° En 1915 et à une date non établie, il a déclaré, dans la cuisine de la cure de Egg, en présence 
du curé Anton Sturm, de sa sœur Lucie Sturm et de .Maria Pipp, donc en présence de plusieurs per- 
sonnes, en s'adressant à Maria Pipp qui voulait payer l'honoraire pour la messe chantée pour le repos 
de l'.imc de son frère: « MalM (frère de Maria) n'est pas mort ; c'est un homme sage; il n'a pas été asse:^^ 
foupour se battre: il s'est enfui; il serait fou de revenir ici, puisque la terre delà-bas est meilleure que celle d'ici. » 

Par ces paroles, l'accusé a essayé de provoquer la haine et le mépris contre V Unité d'Etat de la mo- 
narchie. 

b) .\\i mois de janvier 1916, dans la cuisine du café de Anna Lederitch à Egg, et devant Julie 
Platzeret Ernestine Lederitch, donc en public et devant plusieurs personnes, il a dit : « Cela ne fait rien 
qu'une jeune fille d'ici ait un Russe comme amant ; quelle l'ait si elle l'aime, à condition que ce soit un beau 
garçon (fescher Kerl). On l'enfermera (la jeune fille) elle, une autre ou une troisième, mais on les relâ- 
chera par la suite parce que nous en avons besoin pour les tra%'aux. » 

Par ces paroles (l'accusé) a commis le délit d'incitation, c'est-à-dire tenté d'induire à la dcsobéis- 
Hince, à l'opposition, et par suite à la résistance aux ordres des autorités publiques et en particulier à l'ordre 
du commandant du front sud-occidental, en date du 12 novembre 191}, pctr lequel il est défendu aux per- 
sonnes civiles d'entrer en relations avec les prisonniers. Ainsi il a coininis le crime contre l'ordre public 
prévu par le 5 65 flct Z» du Code Pénal. 

L'accusé est condamné, d'après le § 65 du Code Pénal, c'est-à-dire d'après le § 3 de la loi du 15 
novembre 1 867, à / ans de prison avec application du régime de rigueur, aggravé du régime de cellule pendant 
24 heures ckique mois. En vertu du § 56a du Code Pénal, on déduira le temps passé en prison préven- 
tive depuis le 4 mars 19 16. 

« Le tribunal militaire ne sait pas, commente VJrbeiler Zeilung du 5 juillet, quand le crime a été 
commis, ni en quoi il consiste, mais il suffit, pour condamner l'accusé, que le témoin Lcdeiitch ait eu 
l'imprcKion de ce que ce dernier a voulu dire. 

« En ce qui concerne les prisonniers russes, l'infraction commise est punie partout ailleurs par les 
autorités politiques, aux termes des lettres patentes du 11 avril 1854, d'une peine maximum de 14 
jours de prison. Donc, celui qui commet l'infraction à la prescription n'est puni que de 14 jours de pri- 
son, alors que celui qui approuve cette infraction se voit frappé d'un emprisonnement de cinq ans, avec 
application du régime de rigueur. 



— 45 - 

« Au cours du procès (coutinue VArkiter Zeilitm;) il y a eu encore d'autres imputations. La princi- 
pale c'est que Grafenauer avait une fois déjà été accusé de haute trahison ; l'enquête dut alors être 
suspendue. C'était en 1888 que ceci se passait ! (Quelqu'un en a parlé en 1 9 1 6. Comme preuve, on fait 
état contre Grafenauer d'une enquête interrompue datant de 1888 ! Le tribunal militaire ne s'est pas 
contenté des actes de 1888 pour condamner Grafenauer ; il a relevé aussi une condamnation du père 
de l'accusé, pour offenses à Sa Majesté. 

Ainsi la série de ces « constatations importantes » commence avec le «fait acquis i> que le père de 
l'accusé, Josip Grafenauer, d'après un rapport du sous-préfet de Smohor adressé au procureur deKrchko, 
était connu dans le public cornme un agitateur national et un russophiJt fanatique. » Et encore : On a cité 
dou:^c témoins contre l'accusé, à l'occasion d'un fait qui s'était passé vingt-lmit ans auparavant ... Le tribunal 
militaire reconnaît lui-même que la condamnation de 1916 est avant tout basée sur les dépositions de 
1888. Comme circonstance aggravante, on cite principalement « la haute intelligence manifestée par 
l'accusé même au cours des débats ». 

Le député Grafenauer n'a pas encore été réintégré dans ses droits de député au Pailement de 
Vienne. 

Le cas de Jirovnik, prêtre catholique Slovène. 

Voici comment un prêtre catholique persécuté raconte lui-mêu'.e son odyssée : 

« Je soussigné, Pierre Jirovnik, âgé de 44 ans, prêtre suppléant à Ptuj (Pettau), je me dirigeais le 
soir du 30 août 1914 vers ma maison, lorsque sur le pont je fus arrêté par le chef des gendarmes de 
Breg près de Ptuj. Il m'invita à me rendre chez moi en sa compagnie. Une fois arrivés, il me dit d'une 
voix féroce : — « Avez-vous commis le crime de haute trahison ou de lèse-majesté ?» — « Ni l'un 
ni l'autre. » — « J'ai l'ordre de vous arrêter. » — « Si cet ordre existe, je dois me soumettre. » 

Il sortit alors de sa poche une chaîne pour me ligoter. Je me laissai fltire. Je le priai de prendre 
une voiture pour me rendre à Pangerce, ayant peur de subir des mauvais traitements de la part de la 
populace allemande de Breg et de Ptuj. Il refusa et nous partîmes à pied. 

Sans nous reposer nulle part, nous arriv.àmes à Breg. La rue était complètement obstruée par les 
hommes, les femmes et les enfants. Je demandai au gendarme quelques explications, mais, au lieu de 
me répondre, il poussa d'une voix sévère un « En avant ! » Arrivé près de la foule, je me vis attaque 
de toutes parts. On me criait en allemand : A bas ce maudit chien serbe... traître... régicide, etc. A la 
chancellerie communale, le sergent Zlatar m'arracha à la foule et me fit conduire au bureau. Là, je 
montrai la plaie qu'on venait de me faire... Zlatar me demanda si je savais pourquoi j'étais empri- 
sonné ; je lui répondis que non, et que ma conscience était tranquille. 

— Nous avons des témoins confidentiels qui vous chargent. — Ceci est exclu ! fis-je. — Vous, 
prêtres, répondit Zlatar, vous êtes des traîtres à la patrie. Nous allons vous enfermer tous. — Vous protégez 
les brigands et les assassins contre la foule et pour moi vous n'avez rien fiit. — Vous êtes pire et 
bien plus dangereux que les brigands. 

Ensuite vint l'interrogatoire : 

— Avez-vous donné quelque chose pour la Croix Rouge ? — 40 couronnes. — Pourquoi pas davan- 
tage ? — Parce que cela m'était impossible. Je donnerai encore à la première occasion. — Avez-vous 
chanté la messe de Requiem pour leurs Altesses Impériales ? — • Oui ! — Pourquoi avez-vous célébré 
si solennellement l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté ? — Telle est la coutume. 

Puis le gendarme de continuer : 

— Pourquoi avez-vous hissé le drapeau impérial le jour du 18 août ? Pourquoi avez-vous prié dans 



- 46 - 

l'église pour l'empereur, pour la patrie et pour r.irméc ? {''ous ii'avt':^ fait tout cela que pour cacher ce que 
tOMJ rtiifiUf^ dans votrt for intiritur ! 

L'interrogatoire dura une heure. Pendant ce temps-là, la foule hurlait devant la chancellerie. On 
grimpait jusqu'aux fenêtres e' on voulait enfoncer la porte en criant : A la porte ce chien serbe ! Qu'il 
meure aujourd'hui même ! \'oleur ! Que Votre Christ vienne vous aider aujourd'hui ! 

Je fis observer au gendarme que la foule proférait des blasphèmes, et lui de me répondre : 

— Quoi donc ? c'est l'enthousiasme pour la guerre. 

Vers 10 heures et demie, trois gendarmes me conduisirent à la gare. Je fus maltraité par la foule 
sans que les gendarmes fissent rien pour la contenir. Sur le pont de la Drave, une patrouille militaire 
vint se joindre à nos gendarmes, mais le chef la disposa de manière que la foule put me frapper cons- 
tamment des pieds et des poings. Je faillis m'évanouir de deux coups particulièrement violents reçus à 
la tête. Le sergent Zlatar ne faisait que crier : Un avant ! 

La foule allemande était informée de mon arrivée à Fragersko, et elle m'attendait. Des soldats 
ivres s'étaient mêlés à la foule. On criait: — Fusillez le! Donnez-nous une baïonnette pour l'abattre. 

J'ai reçu plusieurs coups féroces à la tète. 11 en fut de même à Gratz, où je reçus encore des coups 
quand j'étais en voiture. 

Dans la prison de la garnison, nous étions 24 dans la même chambre. Le geôlier Furst nous 
saluait matin et soir par les paroles: — Cochons et chiens serbes, tueurs de rois! Voleurs noirs! 

J'ai passé dix-neuf jours en prison, sans être interrogé et sans être convoqué devant un juge. Lors- 
que je fus relâché, on ne me dit même p.ns pourquoi j'avais été arrêté, quel était celui qui m'avait 
dénoncé et de qui était venu l'ordre de m'attacher avec la chaîne que j'avais dû traîner pendant 
13 heures... 

De Breg .1 Gratz, il m'a fallu voyager tête nue, tout en sang et gardant sur le visage la boue et le 
fumier qu'on m'avait jetés. Mon aspect était plus terrible et plus répugnant que celui d'un criminel ou 
d'un assassin. » 

Le cas du curé Petar Jirovnik n'est pas isolé. Il y en a par centaines de pareils et de pires. 

(Edinost 28. H, d'après rt7;;/tw de Prague 19. IL 1918). 



Le cas d'Ivan Lah. homme de lettres slovène. 

« .^u début de la guerre, on suspendit à Ljoubljana 8 journaux parmi lesquels le Dan. Quelques 
jours plus tard, la police opéra une perquisition infructueuse dans l'appartement du réd.acteur du Dan, 
Ivan Lah, en même temps que dans la rédaction elle-même. Le 20 septembre 1914, le commissaire 
de police SkubI invita Lah dans son bureau, où il lui fut donné lecture d'une dénonciation d'après 
laquelle il aurait prononcé, le 24 mai 1914, les paroles suivantes dans un banquet à l'occasion de 
l'inauguration du chemin de fer de Belakrajina : 

« L'empereur est malade et il se peut qu'il ne survive pas : mais que m'importe cela : je suis 
Serlt. n 

I^ dénonciation aflirme que Lah a porté l'anneau de la Défense Nationale. 

Lih a été immédiatement arrêté et incarcéré dans la prison de Novo Miesto. Après deux mois 

>i octobre 1914, on reconnut sa parfaite innocence. Six prêtres qui avaient assisté au 

. question établirent par serment le mensonge du dénonciateur. Quant à l'anneau de la 

N'ationale, le secrétaire du parti populaire slovène, invité à témoigner, déclara ne pas en savoir 



— 47 — 

davantage à cet égard que Lah lui-même; d'ailleurs, pefsonne n'a jamais rien su relativement à l'exis- 
tence d'un anneau de la Narodim Odbraiia. 

Ne pouvant atteindre son but au moyen de la dénonciation précédente, le commissaire Skulil 
délivra à Laii, à l'usage des autorités militaires, un certificat qui, à lui seul était de natin'e à faire con- 
damner le journaliste à luort. Ce certificat qualifiait Lah d'anarchiste et rcvolutionnaiie serbophile 
passionné ». 

Au lieu de se voir rendu à la liberté, Lah fut reiuis à la police de Ljoubljana, qui le retint encore 
un mois dans la prison où se trouvaient enfermés les ivrognes et les vagabonds. Il va sans dire que 
la police ne lui dit pas pourquoi elle le privait ainsi de sa liberté. Après avoir purgé cette peine, Lah 
fut confiné à Ljoubljana. 

Le 19 mai 191 5, on lui annonça son internement. On le conduisit dans la forteresse de Ljoubljana 
et on l'enferma dans un grand souterrain où se trouvait déjà un très grand nombre d'internés italiens. 
Dans cet espace malsain étaient entassés plus de 200 personnes. Quelques jours plus tard, Lah fut 
conduit avec d'autres victimes à Lipnitza où les baraques regorgeaient de malheureux. Une odeur 
infecte s'exhalait de ces baraques. Chaque jour, on constatait de nombreux décès. Dans le secteur des- 
tiné aux Italiens, les internés ne recevaient pas de pain, mais uniquement un peu de chou pourri, et cela seiile- 
nwnt une fois par jour. Ce n'est qu'à des prix fabuleux qu'il était possible de se procurer du pain de très 
mauvaise qualité, plein de morceaux de pommes de terre et de haricots. Dans ces baraques étaient 
entassées des paysans, des fonctionnaires, des avocats, des prêtres, des moines, des nonnes, etc. 

Le 5 juin, Lah fut conduit à Hainburg, où il fut emprisonné dans une écurie. Le directeur de la 
prison, un agent de police de Bukovine, était un ivrogne. Les hommes et les femmes devaient coucher 
dans un même local. 20 femmes devaient coucher dans une toute petite chambre et ceci par la plus 
grande chaleur. La nuit, des milliers de rats sortant du canal venaient visiter les malheureuses et pro- 
voqua souvent des paniques, car les rats passaient sur les visages des femmes, pendant que la porte 
devait être fermée et gardée par une sentinelle, qui par la fenêtre menaçait de son fusil. La lutte avec 
les rats se répétait chaque soir. Pendant les intempéries, il n'était pas possible de se coucher; on était 
exposé à recevoir la pluie sur soi, le toit étant percé. Le directeur de la prison qui était constamment 
avec deux filles, une Juive et une Roumaine, confisquait tout ce qu'il y avait de mieux dans les paquets 
envoyés aux victimes. Jusqu'au 15 juillet, un seul fonctionnaire vint faire une inspection, et encore ne 
voulut-il pas écouter les doléances des internés. 

Le 15 juillet, Lah tut conduit à Sitzendorf , où il fut reçu par ce célèbre sergent qui avait ordonné 
aux femmes internées de se raser les poils des parties sexuelles. Une Serlv, étudiante à la faculté de 
médecine de Vienne, était tombée mortellement malade. On ne voulut pas lui donner la nourriture 
prescrite par le médecin et on se contenta de lui servir du thé. 

Le 30 juin 19 15, Lah fut conduit dans le camp de Mittergraben. 

On ne saurait s'imaginer la composition incroyable d'un camp d'internement. Il v avait là un 
octogénaire, Deregi de Carinthie, dont tout le crime était d'être né in Lomhardw, alors que cette pro- 
vince était encore autrichienne. Des femmes, des enfants côtoyaient des gens ayant fait du service 
militaire. Entre autres, il y avait un Ukranien auquel les soldats autrichiens avaient pris ses chevaux. 
On l'avait interné purement et simplement pour l'empêcher de réclamer ses chevaux. D'ailleurs, jamais 
un interné n'a su exactement pourquoi il se trouvait là. 

Lah a passé t6 mois dans les camps d'internement. Mais si l'Etat autrichien ne l'a pas jugé digne 
de recevoir la liberté, il l'a trouvé tout de mèine assez bon et assez capable pour défendre, les armes à 
la main, l'empereur d'Autriche. 



- 48 - 

Le i6 novembre, Lih, entouré de baïonnettes, partit pour Vienne, pour servir dans l'armée. Le 
symbole de méfiance !c « p. v. » (politisch verdacluig) l'accompagna partout. Il est bon de ne pas 
oublier que, durant tout le temps de son internement, il ne fut pas interiogé une seule fois; on ne 
voulut jamais lui dire pourquoi il était persécuté. Au cours d'une visite, le baron Bcck déclara d'ailleurs 
que 99 "o des inculpés étaient innocents; mais il ne fit rien pour sauver ces gens. 

Sur le front, Lah fut blessé grièvement. 

Nous posons au gouvernement les questions suivantes: i" Est-il disposé à reconnaître que tous 
les fonctionnaires qui ont porté atteinte à la liberté de Lah ont commis un crime ? 2" Est-il disposé à 
ordonner aux procureurs d'Etat de faire leur devoir et d'intenter des actions contre les fonctionnaires 
coupables de ces crimes? 3° Pourquoi les crimes sont-ils intangibles? 

Les persécutions dont a été victime l'écrivam Lah ne fournissent-elles pas la preuve que les auto- 
rités autrichiennes cherchent à punir le peuple en atteignant ses chefs ? Il n'est possible de protéger 
notre peuple contre les violations flagrantes et répétées de la constitution que par un seul moyen : 
l'obtention de son Etat indépendant, dans lequel il prendra lui-même le pouvoir en main » (Slovenski 
Narod 23 février). 

Le cas de Knaflitch. directeur de la << Veda ». revue Slovène. 

Il n'est ici reproduit qu'afin de montrer quels sont les procédés employés pour un crime de haute 
trahison. 

« Le 26 août 1914, le D' Vladimir Knaflitch écrivait à un de ses amis une carte ainsi conçue: 

« \'iens me voir un de ces jours, car j'ai à parler avec toi de diff"érentes choses. » 

Ces différentes choses» ne pouvaient être que l'.agitation serbophile, la Défense Nationale, ou 
quelque chose de plus terrible encore, selon l'esprit inventif de la police de Goritza. 

Le commissaire de police de Goritza était à cette époque un homme connu par ses violences, par 
SCS abus du pouvoir, par l'emploi qu'il faisait de la force et des procédés brutaux vis-à-vis de milliers 
de personnes, par son esprit vindicatif, par son intolérance et par sa haine contre les Slaves. Après avoir 
arrêté et interné toutes les notabilités politiques de Goritza, il s'attaqua ensuite à ceux qui n'avaient 
jamais fait de politique. La carte de Knaflitch était tout indiquée pour que la police y découvrit une 
grande machination serbe. La police était convaincue du crime et il ne s'agissait plus que de trouver des 
preuves ou, le cas échéant, de les inventer. 

Le 28 août au moment où Knaflitch se préparait .à se rendre dans une localité voisine, on lui 
remit la dépèche suivante : 

« Viens aujourd'hui à 7 heures du soir au café Dogana. Ton Slavko. » 

C'était une dépêche falsifiée... Il fallait fiire venir la victime dans un local où il n'avait jamais été, 
parce que, dans les recherches maladives du serbisme, le bruit courait dans la ville que le café Dogana 
était le rendn^-ivus des conspirateurs qui tous portaient des bombes sur eux, et qu'au milieu de la table des 
conspirateurs se trouvait la photographie de Pierre Karageorgevitch. 

Knaflitch décida de ne pas aller au rendez-vous; mais pour voir quel était celui qui dépensait de 
l'argent pour des dépêches, il passa près du local. Hn ce moment, un détective surgit devant lui et 
l'arrêta. Le fait seul d'être passé par la rue où se trouvait le café constituait une nouvelle preuve contre 
lui A 8 heures du soir Knaflitch fut conduit au commissariat, où il dut subir un interrogatoire et 
ji isM;r a la fouille. On fit également une perquisition dans son bureau et dans son appartement, où 
. o!i trouva quelques journaux écrits naturellement en caracf'.res cyrilliques. La perquisition dura trois 



— 49 — 

heures sans donner aucun résultat; après qiioi, la victime tut conduite dans la prison. Quelques jours 
plus tard, Knaflitch fut transporté dans une cellule où il se trouva en compagnie d'un voleur, d'un 
assassin et d'un honnne coupable d'attentats aux mœurs. 

La dépèche qui avait servi de prétexte avait été fabriquée par le commissaire de police. Les 
employés de poste l'ont avoué plus tarda Knaflitch lui-même ». (Sloi'enski Narocl, 27. IL) 

Le cas de Zalar, rédacteur du << Glas Juga ». 

« Au printemps 19 14, l'homme de lettres slovène Zalar avait commencé à publier à Ljoubljana 
une revue intitulée le Glas Juga (La voix du sud). Cette revue s'occupait de questions \ou- 
goslaves. Jamais une ligne de cette revue n'a été confisquée par la censure si sévère cependant, de 
Ljoubljana. Malgré cela, le 26 juillet 19 14, la police interdisait la publication de cette revue. Quelques 
jours plus tard, le 29 août 19 14, le rédacteur Zalar était emprisonné, sous prétexte que sa revue était 
l'organe de l'organisation des écoliers, contre lesquels on avait intenté une action vers la fin de juin 19 14. 
La police de Ljoubljana, suivant les nombreux exemples venus de Dalmatie, de Croatie et de Bosnie- 
Herzégovine, brillait du désir d'avoir, elle aussi, un procès de haute trahison afin de pouvoir démon- 
trer que les inflitenccs de Belgrade s'élendaunt iiiéiiic jusqu'à Ljoubljana. La police eut à subir un fiasco 
lamentable. 

Après cinq mois de prison préventive, le rédacteur Zalar fut condamné pour avoir rédigé et publié 
la revue Glas Juga bien qu'il eût été impossible de trouver autre chose à sa charge que des lettres 
d'écoliers recommandant la lecture et l'abonnement de cette revue. 

Une fois remis en liberté, Zalar fut confiné à Ljoubljana avec l'obligation de se rendre une fois 
par semaine à la police pour faire constater sa présence. 

Le 21 mai 1915, lors de la déclaration de guerre italienne, Zalar fut interné en même temps que 
les écrivains Lah et Levskitch et que le rédacteur du Slovenski Narod, Pustoslemchek. Il fut tout d'abord 
emprisonné dans la forteresse de Ljoubljana, dans un trou souterrain humide et sombre. Il fut interné 
ensuite à Wagna, puis à Haimburg, sur le Danube, puis à Sitzenburg et enfin à Mittergraben. (Suit la 
description des camps d'internement connus pas ailleurs). Zalar ne fut délivré qu'au milieu du mois 
d'avril 1917. Après avoir passé trois mois à Prague, il se rendit à Ljoubljana, mais la police ne le laissa 
pas tranquille. Il y fut confiné jusqu'au 8 janvier 191S. » (Slovenski Naiod, 2. III. 1918.) 

Le cas de Ljubomir Moussanitch, propriétaire croate de Dalmatie, 

« Le 18 août, 19 14, le rentier Ljubomir Moussanitch, natif de Vrgoratz (Dalmatie) retournait de 
Split (Spalato) où il venait de contracter un emprunt de 12,000 couronnes; il fut arrêté par deux 
gendarmes d'après l'ordre du commandant de Mostar. Cinq autres indigènes furent emprisonnés en 
même temps que lui. On leur défendit de rien emporter avec eux. On les envoya d'abord à Metko- 
vitch où ils durent passer deux nuits sur la terre glacée, sans couvertures. Après avoir été gravement 
maltraités par la populace musulmane surexcitée, ils furent transportés à Mostar dans des fourgons à 
bestiaux et dirigés vers le palais gouvernemental (konak). Là, ils furent arrêtés devant un trou béant 
pratiqué dans le mur, et on les força à pénétrer dans cette espèce de caverne. Bientôt, ils entendirent 
de tous les côtés des cris et des gémissements. Dans ces couloirs sans fenêtres, sur des dalles de pierres, 
se trouvaient entassés des vieillards, des enfants, des femmes. Une odeur répugnante se dégageait de 
partout: les récipients à ordures non enlevés se déversaient dans les coins de cet antre. Après une ter- 

7 



:;. .c lum ptssiT .111 miiitu lie ces ininioiidiccs, le jjtôlicr vint le m.uiii à 8 lieuics demander si Moiis- 
.'iiucli avait de l'argent... Plus uud, .Mouss.jniicli fut tr.msféré dans la prison de la garnison où se 
trouvaient, entre autres personnes, un jeune prêtre et le rédacteur du journal Naivd, tous deux grave- 
ment malades. Quelques jours plus tard, un geôlier tit apparition dans la prison, revolver au poing. 11 
s'en prit d'abord au prêtre qu'il .se mit .i frapper du poing au visage tout en criant: « Cochons serbes, 
qu'avcz-vous dit contre r.\u:riche ? » De .son fouet, il fr.ippa alors le malheureux qu'il ne lâcha un 
instant que pour se jeter sur le rédacteur. Les coups de poing, les coups de pieds et les cinglementsde 
fouets pleuvaient sur le journaliste. Puis, on emmena les deux victimes dans des cellules particulières. 
Le second jour, on les mena dans la prison de la garnison; ils portaient encore les traces d'une fusti- 
gation féroce, tous les deux crachaient le sang. 

Quelque temps après, on avertit Moussanitch et ses amis qu'ils devaient être transportés à Arad, 
et on les enferma dans une baraque où ils durent passer des nuits entières sur le plancher et sans 
aucune couverture. Il y avait là 200 internés serbes de Chabatz (.Serbie), des femmes et des enf;ints 
ainsi qu'un grand nombre de Bosniaques. Moussanitch et ses compagnons durent passer 20 jours dans 
cette baraque, puis on les chargea dans des fourgons à bestiaux pleins de fumier et on les transporta 
ainsi à Arad. Les horreurs des prisons d'Arad ont été décrites ailleurs. Par suite de la malpropreté, de 
la mauvaise nourriture, de l'air vicié, le typhus y faisait des ravages indescriptibles. 

Plus tard Moussanitch et ses compagnons furent conduits dans les prisons civiles. Moussanitch y 
resta jusqu'au 15 janvier 19 15. Pendant deux mois entiers, il fut gravement malade, au point qu'il dut 
garder le lit trois mois après son retour à la maison. Moussanitch est maintenant complètement inca- 
pable de tout travail phy.sique ou intellectuel. Il est actuellement ruiné, alors qu'il jouissait auparavant 
d'une certaine aisance. Gr.ice aux bons soins des autorités autrichiennes sa fortune n'existe plus ; son 
bétail a été anéanti et il se trouve aujourd'hui dans la misère. 

Il n'est même pas nécessaire de mentionner que Moussanitch n'a été accusé d'aucun fait concret. 
En tant que membre du parti populaire progressiste croate, il était mal vu p.Ti les autorités impériales 
et royales, et cela a suffi.» {Shrveneli, 4 mars 1918). 

Quelques faits simples: Horvat: une institutrice Slovène et une étudiante serbe; 

pour son fils. 

« Le juriste Henrik Horvat de Ljubljana a été emprisonné sans aucune raison. Il est resté sous les 
verrous depuis le mois de novembre 19 16 jusqu'en février 19 17. En cachot, Horvat est tombé grave- 
ment malade. Après sa libération, on l'expulsa en Croatie; plus tard il fut interné .à Ljoubljana. » 
(^Slnvntt^, 23 février). 

<■ L'institutrice Léopoldine Kos de Blok (Carniole)a été arrêtée sous l'accusation d'avoir célébré, 
en com|)agnic de quelques amies, l'occupation de Przemysl par les armées russes. En même temps 
qu'elle se trouvait en prison une Serbe étudiante en médecine. Cette jeune fille dut pendant des moi^ 
croupir dans une cellule, pour avoir dit au directeur de la prison Rabitsch qu'elle ne permettait p.is 
qu'on l'injuriiit. » {Sloiniski Narod, 5 mars). 

« Le rentier Miroslav Sekovanitch de Bled (Carniole), ancien négociant, a été mis sous la surveil- 
lance de la police dès les premiers jours de la guerre. Vers la fin du mois de mars 19 17, il fut expulsé 
et dut s'établir â Zagreb. Sekovanitch a du les persécutions dont il a été victime au fait que, plusieurs 
aniiéfs <iiif>aritvaiit, son fils était allé s'inslalltr en Serbie. Ij- père devait él te puni pour sou fils.» (^Sloi-euski 
A'/i'iW, I mars). 



L'aveu du gouvernement autrichien. 

Dans le mémoire adressé par le Club Yougoslave aux chefs des délégations qui ont négocié la paix 
à Brest-Litovsk — c'est-à-dire un acte de portée internationale — on trouve le résumé suivant des 
soutfrances des Yougoslaves : 

« Sous la terrifiante pression de l'organisation militaire, la fleur de notre jeu- 
nesse, dont certaines parties avaient été opposées les unes aux autres, fut exter- 
minée. 

« En même temps commença dans la monarchie une dure persécution des You- 
goslaves, des familles par dizaines de mille furent exterminées ; des hommes, des 
femmes, des enfants furent assassinés avec ou sans jugement et leurs biens pillés 
ou anéantis. Un nombre encore plus grand de Yougoslaves furent incarcérés dans 
des conditions de tortures effroyables. D'autres milliers de personnes durent aban- 
donner par force le sol natal... Des milliers de citoyens furent pris comme otages 
pour la sécurité de l'armée austro-hongroise ; ils furent torturés et une partie de 
ceux-ci furent assassinés. Dans cette sanglante guerre civile faite contre un peuple 
privé de toute défense, le régime a su remporter une victoire facile. Nous avons 
le droit absolu d'affirmer que de tous les peuples, le peuple yougoslave a le plus 
lourdement souffert. » {Ol>:ior, 5 février 1918.) 

Une question s'impose finalement : Quelles ont été les réponses du gouvernement de Vienne ,'i 
toutes ces terribles accusations du Club Yougoslave ? 

Le gouvernement autrichien a préféré s'enfermer dans le mustisme le plus complet. Aucune 
réponse, aucun démenti. Ce gouvernement avait bien chargé, il est vrai, son attaché militaire à la 
Haye de démentir les accusations lancées par le député Tressitch-Pavitchitch, mais le député lui-même 
a pris de nouveau la parole à la tribune du Reichsrat, mettant à défi le gouvernement d'infirmer en 
quoi que ce soit les affirmations basées sur des documents irréfutables. Le gouvernement a jugé bon 
de ne pas relever le défit. 

Une seule lois cependant, le ministre de la guerre, Gcorgi, a cherclié à atténuer l'effet produit 
par les interpellations yougoslaves, non pas par une déclaration prononcée du haut de la tribune, mais 
par une lettre adressée aux interpellateurs. Voici ce qu'il écrit : 

« Si tout ce que nous avons entendu ici, à notre grande consternation, répondait à la vérité, un 
étranger impartial pourrait en conclure que nos troupes ne font rien d'autre que de maltraiter la popu- 
lation... Il est évident que bon nombre des faits relatés ont pu être commis. Il est 
impossible, malgré la situation exceptionnelle, de les expliquer et encore moins de les justifier. Cepen- 
dant il n'est pas permis de les généraliser. » 

C'est un aveu précieux qu'il est bon d'enregistrer. 

Les documents précédents accusent l'Autriche-Hongrie d'avoir employé sa force militaire, ainsi 
que toute sa bureaucratie, à faire la guerre à ses propres sujets, hommes politiques, prêtres catholiques 
comme orthodoxes, hommes de lettres, journalistes, commerçants, paysans, femmes, enfltnts. 

Le salut des Yougoslaves ne peut résider, comme tous le proclament, que dans la séparation com- 
plète de leur pays de l'Etat austro-hongrois criminel. Ils revendiquent leur unité nationale et leur 
indépendance absolue. Ils ne se contentent pas de miettes. Ils veulent disposer librement d'eux-mêmes 
et régir eux-mêmes leur destinée. 



LE RÉGIME BULGARE 



11 se peut que la Serbie subsiste. 

mais il n'v aura plus de Serbes. » 

(l-'xtrait du journal bulgare Kambaua, de SoHa.) 



Les paroles quejeviens de transcrire ont paru dans le Kambana, journal bulgare, le 14 février 19 17. 
Je les transcris avec un serrement de cœur, tant elles insultent à mes convictions d'antan, tant elles 
infirment mes plus chères espérances. Il fut un temps, en effet, où je crus aux Bulgares, à leur huma- 
nité, .1 leur rôle civilisateur dans les Balkans. Hélas! Je suis bien forcé de me rendre à l'évidence. Les 
Bulgares sont dignes de leurs alliés. 

Les documents qu'on me transmet de la source la plus sûre et que je réunis ci-dessous, montrent 
avec éloquence ce qu'il faut penser du rôle des Bulgares dans les Balkans. Je mets désormais ce peuple 
sur le môme pied que les puissances germaniques, et je compte sur l'avenir pour apporter au malheu- 
reux et vaillant peuple serbe les réparations auxquelles il a droit. 

Tous les cœurs compatissants se sont attendris sur le calvaire gravi par les Belges, les Polonais, 
les Roumains; mais je me demandais, en feuilletant l'énorme dossier que je publie aujourd'hui, si 
les malheurs du peuple serbe n'éclipsent pas ceux de toutes les autres victimes de cette guerre affreuse. 
Leiang.igede h Kambaua est atroce, mais il est moins exagéré qu'on ne pourrait être tenté de le croire : 

« Il se peut que la Serbie subsiste, mais il n'y aura plus de Serbes... » 

Si le vœu de la Kambaua ne s'accomplit pas, ce ne sera pas la faute de l'armée bulgare. 

Assassinats en masse et déportations. 

Dés qu'elle pénétra dans les pays serbes, l'armée coiumença, conformément aux ordres donnes, 
à assassiner brutalement la population. 

Un otHcier autrichien, Ador Mandi, qui se trouvait avec les Bulgares pendant les premiers jours 

de leur invasion en Serbie, raconte ainsi ce qu'il a vu : 

• Je dois dire impartialement que les Bulgares se soin comportés impitoyahUmenl envers les vaincus... On était sans 
pitié pour le Serbe; dts qu'on en voyait un, immédiatement la crosse retombait sur sa tète... J'ai vu beaucoup de cadavres 
iiiiiiilés. . De nombreux lémoins ont vu aussi comment Us Serbes furent assommes à coups de crosse... Le Bulgare est sauvage 
et imfntojable envers les ennemis... On ne donnait aux prisoimiers serbes rien à manger .. Un officier bulgare me disait en 
riant: • Un pain suffit i un Serbe pour dix jours. » {Magyar Figyelà, 16 décembre 1917) 

Après le passage des troupes qui faisaient agir la mitrailleuse ou la crosse partout où l'on .nait .à 
se débarrasser des Serbes, ce furent les bandes de brigands qui s'abattirent sur tout le pays. Le coup de 
fusil alternait avec le coup de poignard, et ce fut le légne d'une terreur indicible. 

Une fois les Bulgares installés en Serbie, les déportations et les internements commencèrent. Les 
instituteurs, les prêtres, Icsévéques, les fonctionnaires d'Etat, les médecins, les négociants, cnlin tous 



— 5i — 

les Serbes jouissant d'une notoriété quelconque, durent prendre le chemin de l'exil, ikaucoup furent 
)iiis à iiiori le long du chemin, conformément aux ordres supérieurs. 

Le «nettoyage» des hommes fini, on procéda à rinternemcnt des femmes et des enfants. Toutes 
les femmes de condition, les institutrices surtout, furent envoyées dans divers camps de concentration 
ou dans les localités qui leur étaient assignées par les autorités militaires. 



Le droit au butin. — Le pillage systématique. 

Au cours des opérations militaires, la population serbe tut pillée par une soldatesque en délire. 
C'était le « droit au butin « dont a parlé le député tchèque Gustave Halvniiann, droit qui «autorise une 
armée pendant deux jours entiers à s'emparer des biens et des propriétés appartenant aux habitants de 
la localité conquise parles armes.» (Pravo Lidu, I2 et 13 janvier 1918). Ce que les Allemands ont 
pratiqué dans la partie de la Serbie occupée par eux, les Bulgares l'ont fait également et mieux encore 
dans les contrées qui leur échurent. 

Le gouvernement bulgare ne voulut pas laisser les subalternes pratiquer seuls le pillage. Il publia 
immédiatement une ordonnance concernant les prétendus «biens sans propriétaire». Les journaux de 
Sofia du 2 décembre 19 15 publient une décision du gouvernement bulgare, en vertu de laquelle toutes 
les propriétés de l'Etat, de l'église et des écoles «de l'ancien royaume de Serbie» reviennent à l'Etat 
bulgare. 

La NcHC Frcie Presse du 9 janvier 19 16 publie une correspondance de Prizren : 

• Le commandant de division nous donna l'ordre de rechercher tous les objets d'antiquité, toutes les bibliothèques et 
toutes les archives serbes. On découvrit un service duiei, en argent massif avec des ornements d'une très grande beauté et 
représentant une valeur de plus de 100.000 levas.. Ces objets précieux de la Cour serbe sont aujourd'hui pniprictéik l'Etat 
bulgare... La bibliothèque du séminaire a produit sur moi une très grande impression, car, à l'exception des deux bibliothè- 
ques nationales de Sofia et de Plovdiv et de la bibliothèque municipale de Pleven, aucune ville bulgare ne possède' une 
bibliothèque qui puisse, même de loin, soutenir la comparaison avec celle de Prizren... Des livres russes, religieux ou scienti- 
fiques... Gogol, Tolstoï, Shakespeare, Pouchkine (parmi lesquels plusieurs traductions serbes) .. Des ouvrages de Vouk, 
Karadjitch et toute une série de vieilles chroniques. Ensuite des ouvrages classiques français et italiens, entre autres toute 
l'œuvre de Molière. Ces livres ont une valeur historique; certains ont plus de cent ans... Tous les livres dignes d'être 
«sauvés» — environ 3500 volumes — furent emballés dans des caisses spéciales... On opéra de même avec les archives du 
Ministère des AflFaires Etrangères, qui remplirent huit caisses...» 

D'après la Frankfnrit'r Zciliing du 13 janvier 19 16, un train spécial a transporté à Sofia le butin 
de guerre recueilli en Serbie, qui comprenait, entre autres choses, une voilure de gala du roi Pierre. 

Le Ministère de l'Agriculture décide que les « biens sans propriétaires » en Serbie, qui ne peuvent 
pas être utilisés dans les institutions de l'Etat bulgare, devront être vendus aux enchères ou transportés 
en Bulgarie (Dnevnik, 7 février 19 16). 

Chaque jour arrivent à la gare de Sofia des wagons pleins de meubles appartenant à l'Etat serbe : 
mobiliers, objets en fer, etc. provenant de la région de la Morava. Toutes les machines agricoles prises 
dans la région de la Morava se trouvent dans l'arsenal de Sofia. Après réparation, on les distribuera 
aux agriculteurs. (Dnevnik, 12 février 1916). 

Un wagon de monuments mortuaires sans propriétaire est arrivé à Sofia (Dnevnik, 24 lévrier 19 16). 
Deux wagons de verrerie de la Serbie (//(/ n'e.xiste plus sont parvenus à Sofia. Leur emploi aura lieu 
dans les institutions de l'Etat (idem). Les autorités bulgares ont trouvé (sic !) de grands dépôts de cor- 
des et de ficelles ÇEcho de Bulgarie, 23 février 1916). Dans une caisse de bouteilles vides, on a trouvé 
des croix précieuses et des objets en or et en argent appartenant à l'évêque de Nich (Dnevnik, 8 mars 19 16). 



54 - 

Le Ministère Je l'Agriculture iiK-ttra l'ii vente 2000 kilogrammes d'opium provenant des nouvelles 

régions. (Dncvnik, 26 mars 1916)- 

I.es autorités financières de Bitolj (Monastir) mettront en vente aux enchères chaque jeudi des 
miii;asws, des maisons et des moiilins sans propriétaires. Tous les biens sans propriétaires du départe- 
ment de Prichiina, entre autres la propriété du président du Conseil Nicolas Pachitch, seront remisa 
la population, pour leur exploitation. (Outro, 3 mai 19 16). Le Ministre du Commerce a ordonné que 
tous les livres et papiers provenant de bureaux serbes, ait lien d'être détruits, devront être remis à l'impri- 
merie de l'Etal, comme matière première pour la fabrication du papier ; il en sera de même des livres prove- 
nant des nouveaux territoires. (Outro, 26 avril 19 16). 

Dés le 17 mars 19 16, le roi de Bulgarie sanctionna la quatrième décision du Conseil des ministres, 
aux termes de laquelle les biens des réfui;iés n'ayant pas rèintéi^rc leurs foyers, étaient déclarés propriété de 
l'Etat bulgare. (Dnevnik, 17 mars 1916). 

Les propriétaires présents dans le pays doivent présenter des documents réguliers établissant leurs 
droits de propriété. (Dnevnik, 12 mai 1916). 

La mine de Sveta Anna (Serbie), propriété d'une société par actions, est considérée comme pro- 
priété de l'Etat bulgare. On en extrayait avant la guerre plus d'un demi-kilogramme d'or par jour. 
(Dnevnik, 5 mai 19 16) L'Etat bulgare exploite les riches mines de cuivre, d'or et de houille de Maj- 
danpek, de Bor, de Leskovatz et de R.idovichté. Outro, 10 juin 1916). 

Prochainement arriveront 1000 kilogrammes de laine et 17.000 kilogrammes de café, qui seront 
mis en vente au détail. (Narodni Prava, 16 juin 1916). Le tabac sans propriétaire sera cédé à l'armée. 
Il y en a plus d'un million de kilogrammes. (Balkanska Pochta, 18 septembre 19 16). Quatre wagons 
de tabac sans propriétaire sont arrivés à Sofia ; ce tabac sera remis aux fabricants aux anciens prix, et 
servira aux besoins locaux. (Balkanska Pochta, 9 octobre 19 16). Tous les objets sans propriétaires, tels 
que chaussures, vêtements, etc., pris dans les nouveaux territoires seront distribués, en vertu d'une 
ordonnance ministérielle, aux familles des militaires et aux indigents. (.Mir, 10 octobre 19 16). 

Les toiles sans propriétaires seront distribuées aux œuvres de bienfiiisance. (Balkanska Pochta, 15 
novembre 1916). On a décidé d'accorder aux fonctionnaires un droit de préemption sur le mobilier 
sans propriétaire, provenant des nouvelles régions (Outro, 20 novembre 1916). Dans le bâtiment de 
l'école primaire de la place Slaveïkoff seront mis en vente les objets précieux pris en Serbie. (Bal- 
kanska Pochta, 20 novembre 1916). 

En vertu de la décision du Conseil des ministres, tous les instruments aratoires, y compris les 
m.ichines, qui n'ont pas de propriétaire, seront remis à la Banque agricole, qui se chargera de la vente. 
I,es sommes ainsi recueillies seront versées dans les caisses d'Etat. (Outro, 27 août 19 16). 

Le bétail de la Serbie occupée a été considéré par les Bulgares comme butin de guerre. Après les 
réquisitions pour les besoins de l'armée, ils ont commencé, dès le printemps 1917, à s'emparer de tout 
le bétail serbe et l'ont expédié en Bulgarie pour être distribué à la population bulgare « afin d'améliorer 
la race », sous ))romesse que la population serbe ainsi spoliée serait dédommagée par le bétail bulgare 
de race inférieure. (Outro, Mars 1917) Cette promesse n'a pas été tenue et toute la région serbe 
occupée est restée presque sans bétail. 

Le Sobranié légalise le pillage. 

Il ne serait pas difficile d'allonger .i l'infini les preuves de violation du droit des gens et de pillage 
systématique dont les Bulgares se sont rendus coupables en Serbie. En dehors des décisions ininisté- 



— 55 - 

rielles et des ordonn.mccs du Conseil dus ministres, les Bulgares ont fait voter par le parlement une 
loi sur l'utilisation des Iroplurs de guerre. Par trophées de guerre, les Bulgares entendent, il va sans dire, 
toute la propriété privée ou publique des Serbes dans la partie de la Serbie occupée par eux. Le 3 
novembre 19 16 a eu lieu la discussion de ce projet de loi. Si succinct et si épuré que soit le compte 
rendu de cette séance du Sobranié, il n'est pas sans intérêt de le relever. Le voici tel qu'il est rapporté 
par l'officieux Narodni Prava du 4 novembre 19 16 : 

— KiRKOFP (socialiste) se prononce contre le projet. 

— M. R.\DOSLAVOFF (président du Conseil): «Le patriotisme nous impose le devoir de venir au secours des familles 
indigentes. C'est une œuvre noble et juste que de distribuer les vêtements et les autres objets provenant des trophées de 
guerre. 

— DiNTCHtFF (ministre) défend le projet et dem.mdc qu'il soit voté. 

— Pan.^iotoff défend le projet. 

— Sidkroff (radical) se prononce contre le projet. 

K.ADi.>SL.\voFF : uNùus ne faisons de tort à personne. Ces biens n'ont pas de propriétaires. Nous ne confisquons pas 
les biens des étrangers, comme font les Htats de l'Entente, avec les biens de ceux qui ont émigré de chez eux. Les tiophces 
doiUil s'agit, ce sont des biens abandonnés, sans propriétaire ; leun propriétaires se sont enfuis, on ne sait où. » 

Le projet est accepté. 

Impôts et contributions. — Monnaie annulée. 

Mais ce pillage érigé en systèiue du gouvernement n'a pas suffi. Dès l'autotune 1916 on institue 
d.es taxes, des impôts et des contributions officielles. 

On a imposé aux habitants plus ou moins aisés de Nich le paiement de 10.000 levas par luois à 
titre de souscriptions volontaires (Dnevnik, 17 octobre 1916). 

Une ordonnance spéciale, sanctionnée plus tard par le souverain, fixe les sommes qui doivent être 
perçues à titre d'impôts (Outro, 30 septembre, 3 octobre, 7 octobre : Echo de Bulgarie, 1 1 octobre 1916). 

Le paiement volontaire des impôts est autorisé jusqu'au i" janvier 19 17: ce délai expiré, la ren- 
trée des impôts se fera par la voie exécutoire. 

Les journaux de Sofia sont pleins de nouvelles de ce geme. Les sommes prélevées dans les légions 
serbes à titre de contributions diverses sont exorbitantes. 

En même teiups, les autorités bulgares décrètent officielletneiit rannulation de la monnaie serbe. 

Les billets de banque serbes n'ont plus aucune val eu y et l'on autorise leur exportation. La monnaie 
d'argent serbe est dépréciée et doit être remise avant un délai fixé à la Banque Nationale bulgare, à 
raison de 50 centimes de monnaie bulgare pour i franc serbe. Toute la monnaie en or a été recueillie 
avec la plus grande sévérité. Les pénalités les plus fortes sont décrétées contre tous ceux qui détiennent 
de la monnaie d'or et les malheureux qui ont contrevenu à cette ordonnance sont emprisonnés ou 
internés. Le Mir, du 27 octobre 19 16, publie une ordonnance du ministre des Finances aux termes de 
laquelle les billets serbes sont proclamés papiers sans valeur, et la monnaie en argent doit être livrée 
jusqu'au 31 décembre 19 16. Ce délai passé, les possesseurs des din.irs serbes en argent seront délérés 
devant \es tribunaux militaires et punis connue contrebandiers. 

Tortures morales. 

De nouvelles tortures morales et matérielles furent inventées par les Bulgares en vue d'abattre 
complèteiuent la population serbe des contrées occupées. 

On a déjà dit que tous les professeurs, tous les instituteurs, tous les prêtres, en un mot tous les 



- 56 - 

intellectuels qui avaient pu s'en tirer avec la vie sauve turent cxilés^dans des camps de concentration. 
Les églises et les écoles furent fnmé/s dès le début. On remplaça le clergé serbe, à commencer par les 
évéques, par des prêtres bulijares. De même, on envoya partout des professeurs, des instituteurs bul- 
gares ainsi que des institutrices pour ouvrir des icoUs bulgares. Les familles serbes furent forcées d'en- 
voyer leurs enfants dans ces écoles étrangères. La langue serbe fui bannie de partout: de l'église, de l'école, 
de l'administration, du commerce. On ne fut autorisé à correspondre qu'en langue bulgare. Les hohw 
serbes eux-mêmes furent proscrits et remplacés par des noms bulgares. 

On pensa abattre le inoral delà population après l'avoir ruinée économiquement et physiquement 
en prononçant Vinlerdiction de toute correspondance à' \int par: entre les internés et leurs f;imilles et d'autre 
part entre les différentes localités. On alla jusqu'à interdire aux prisonniers de guerre de correspondre 
avccleurs familles. On étendit également cette interdiction à l'autre partie de la Serbie occupée par 
les Autrichiens; il est impossible de correspondre entre Belgrade et Nich et entre les camps de con- 
centration situés en Autriche-Hongrie et en Allemagne et les pays occupés par les Bulgares. Les jour- 
naux officiels du gouvernement militaire austro-hongrois de Belgrade furent également interdits dans 
les régions occupées par les Bulgares. Bien mieux, les Bulgares interdirent toute correspondance entre 
les Serbes réfugiés dans les pays neutres et leurs familles restées dans le pays, refusant même de recon- 
naître la Croix Rouge serbe, sous prétexte que «la Serbie n'existait plus». Le Comité international de 
la Croix Rouge pourrait fournir des détails impressionnants sur les cruautés des autorités bulgares 
envers les Serbes, cruautés qui allèrent jusqu'à défendre d'envoyer de l'argent à ceux qui, là-bas, gémissent 
dans la misère et meurent de faim,. 



Le recrutement forcé. 

Mais cela ne suffisait pas encore. Les Bulgares procèdent au recrutement des Serbes et obligent 
ceux-ci à combattre sur le front de Salonique, leurs pères, leurs frères ou leurs fils. Les preuves de cette 
mesure barbare ne manquent pas. Les Bulgares ont l'impudence de le reconnaître. Ils se disent auto- 
risés à enrôler des hommes dans les régions occupées, sous prétexte qu'ils sont Bulgares. 

Au début de 1916, ce crime se perpétrait en cachette sous forme d'enrôlements volontaires. Les 
diverses communes étaient tenues de fournir un certain nombre de «volontaires» si elles voulaient se 
garantir contre les maux qui pourraient fondre sur elles. Dès le 'mois de septembre 1916, tous les 
journaux bulgares publient des avis officiels concernant l'activité des commissions de recrutement. Le 
«volontariat" n'ayant pas donné les résultats qu'on attendait, l'on en fut réduit à recourir au recru- 
tement obligatoire imposé par des mesures coercitives. 

Après le recrutement en Macédoine, l'activité des commissions militaires fut étendue aux autres 
parties de la Serbie, entre autres aux régions de Skoplié, de Koumanovo, de Tetovo, de Prichtina, de 
Prizrcn, etc. Les Turcs, les Albanais comme les Serbes furent contraints de se présenter devant les 
conseils àf revision et d'entrer dans les régiments bulgares. 

En février 19 17, les Bulgares ordonnent le recrutement dans la Serbie orientale occupée par les 
Bulgares, c'est-à dire dans les régions du Pomoravlié, de la Toplitza, du Podounavlié, de la Kraïna 
et du Timok. Les Narodni Prava et le Mir publient le 14 février 1917 l'ordre de convocation devant 
les commissions de recrutement de Nich, de Kourchoumlia, de Prtchilovitza, de Veliko Gradichte. Le 
jour suivant, les officieuses Narodni Prava annoncèrent l'arrivée des commissions de recrutement à 
Tcheupri.i, I.ib.iri, Svil.iïiiatch, Donji Milanovac. La Balkanska Pochta du 20 février 19 17 publia le 



texte entier de ces communiqués officiels, aux termes desquels loiil adiillc de i<) à 40 ans (plus tard la 
limite d'âge sera élevée) doil servir dans l'artnée bulgare. L'avis officiel se termine par la phrase sui- 
vante : « Ceux qui ne coniparaiironi pas devani la connnission seront déférés devant les tribunaux militaires cl 
jugés comme insoumis. » 

Tous les Serbes donc qui refusent de prendre le fusil bulgare pour s'en servir contre leurs pères et 
leurs frères, enrôlés dans l'armée serbe, seront considérés et punis comme coupables de haute trahison. 
Ils prêtèrent cependant passer en jugement. A peine un mois s'était-il écoulé que les Bulgares se 
voyaient dans l'obligation de fau'e voter par le Sobraniédes lois exceptionnelles, afin de pouvoir pour- 
suivre les « nouveaux sujets » insoumis — tout en continuant à les qualifier de Bulgares pur sang ! 

L'insurrection dans la Morava. 

De semblables persécutions auraient soulevé même des gens plus patients. Poursuivi, pillé, se 
trouvant chaque matin entre la vie et la mort, dans ses foyers dévastés, le peuple n'y tint plus. Depuis 
le début de l'occupation bulgare, des insurgés s'étaient réfugiés dans les montagnes; le recrutement 
forcé fit déborder le calice. 

Déjà au mois de décembre 1916, les Bulgares s'étaient aperçus de l'effervescence qui régnait sur- 
tout dans les régions méridionales, orientales de la Serbie, dans les environs de Nich, de Leskovatz, de 
Prokuplié et deVranja. Dans le district de Toplitza, des conciliabules se tenaient en vue d'un soulè- 
vement. 

Pour prévenir tout mouvement insurrectionnel, les Bulgares ordonnèrent en février de nouveaux 
internements en masses. Cette mesure ne réussit qu'à précipiter le mouvement. 

La révolte éclata d'abord dans le district de Prokuplié. Les premiers qui se soulevèrent furent les 
recrues que le gouvernement bulgare avait convoquées devant les commissions d'enrôlement. Un chef 
s'improvisa : ce fut Kosta Petchanatz. Les révoltés s'emparèrent de Prokuplié, désarmèrent 300 sol- 
dats bulgares qu'ils renvoyèrent ensuite à Vranja en leur déclarant : « Nous ne voulons de mal à per- 
sonne, nous ne désirons que notre liberté. » 

Les dépôts d'armes et de munitions de plusieurs localités tombèrent aux mains des révoltés. Dès 
le début, ceux-ci se rendirent maîtres de Kourchoumlia, Prokuplié et Lebané, où ils instituèrent des 
autorités serbes. L'émotion fut grande à Sofia. On envoya immédiatement de nombreuses troupes, 
avec de l'artillerie allemande et autrichienne. 

L'insurrection fut étouffée dans le sang avec une indescriptible cruauté. Les localités où la révolte avait 
éclaté furent anéanties. Toute la population, y compris les femmes, les enfmts et les vieillards, fut 
massacrée à coups de crosses ou de poignards. Plusieurs villages furent rasés par les oppresseurs. Ceux 
que l'on épargna furent déportés en masse à Nich et de là en Bulgarie. Un très grand nombre fut 
envoyé jusqu'en Asie Mineure. Une partie de la population se sauva au delà des frontières de la zone 
d'occupation bulgare et quelques insurgés réussirent à gagner les montagnes. 

Les victimes de cette catastrophe sont restées inconnues jusqu'à maintenant. Cependant, par mo- 
ment, des nouvelles parviennent, annonçant que telle personne a été tuée, que telle fiimille a péri en 
entier et que tel village n'existe plus... Sur la place de Leskovatz, on a également fusillé plusieurs 
femmes, entre autres Magdalenn, fennne du député Gaïa Nikolitch et Kosara, fille du prêtre Traïko 
Popovitch. Le mémorandum des socialistes serbes donne des détails efi'royables sur cette tragédie. 

La presse bulgare n'a pas soufflé mot de cette insurrection. C'est précisément' au plus fort de la 
révolte que le Sobranié fut invité à voter une loi d'exception concernant les régions occupées. Un 



-- 58 - 

ac;ni;c sociauMc rcuivi uc donner son approbation à «ces poursuites et à cette destruction systéma- 
tique Je la population des pays de la Morava occupée » (Ralxilnilcheski Veslnik, 3 mars 1917). Rados- 
lavotT repondit le môme jour (3 mars) que ceux qui critiquaient cette loi m- savaient pas cr ijiii se passait 
iians la nouveaux territoires. Le iJneitiik (7 mars 1917) demande que « toute action qui nous est nuisible 
ioit punie. Une soumission absolue doit être la seule et unique loi. » Le Bureau de presse bulgare affirme 
qu'il ne s'agit que de bandes de comitadjis. Les Bcogradski Noi'iue (27 avril 1917), organe du gouver- 
nement militaire de Belgrade, publient cependant une proclamation adressée à la population des régions 
occupées où il est question de la dernière révolte, du malheur qui a atteint la population. On conseille 
à celle-ci de s'abstenir de tentatives semblables, étant donné que tout mouvement sera «étouffe impi- 
toyablement n. « Tout désordre, dit la proclamation, sera puni sévèrement, et l'on rétablira l'ordre aux 
frais et au détriment du peuple serbe. » La tête de chaque insurgé réfugié, provenant de la région occu- 
pée par les Bulgares, est l'objet d'une mise à prix de 1000 à 2000 couronnes. 

Malgré tous les démentis bulgares, ces faits ont été connus de l'opinion publique européenne. 
Même en Autriche-Hongrie, pays allié des Bulgares, s'élevèrent des protestations au sujet des souf- 
frances du peuple serbe sous l'occupation bulgare. Les Yougoslaves protestèrent. Le député yougoslave 
Rybari, dans un discours prononcé au parlement de \'ienne (le 28 juin), s'est exprimé comme suit : 

Dfpuis Kossoi-c, notre (Kuptt n'a vu ni fecii une telle catastropk. Notre peuple est disséminé ; dans certaines régions, on 
a envoyé en captivité des enfant!, des femmes et des vieillards, on a agi comme jadis les Romains et les Grecs envers la popu- 
lation des pays subjugués. Dans les seuls environs de Nich, les Bulgares ont emmené 30.000 des 
nôtres en Asie Mineure. La lutte entreprise pour détruire et exterminer les Serbes est dirigée également contre 



Régime impitoyable. 

Le régime institué par les Bulgares avant et surtout après cette insurrection, est vraiment terri- 
ble. Le sociologue magyar /jJiy, dans lin de ses articles au Filag (9 décembre 1917) l'appelle : un 
régime impitoyable à l'excès. 

Au cours de la séance du 20 octobre du Parlement de Hongrie, le député Zoltan Venues a élevé sa 

voix contre l'extermination des Serbes par les Bulgares. 

Ri) sa qualité de commandant d'un détachement, son service l'a appelé à Majdanpek, un village minier. On extrait dts 
voisines la pyrite nécessaire à la labricalion des munitions. La monarchie a besoin, a-t-il dit, de 120.000 tonnes, 
son exploitation régulière est-elle d'une importance capitale pour la monarchie ; il est par suite nécessaire de la pré- 
server des dangers qui la menacent. Dans cette mine travaillent 1080 ouvriers, des soldats réformés, des internés et des 
civils serbes. .Mais la mine est voisine du territoire administratif bulgare où les Bulgares poursuivent avec une sà'érile cruelle 
tes bandes d'insurgés serbes dont ils mettent à mort les parents ; c'est ainsi qu'à Majdanpek les exécutions sont à l'ordre 
du jour. Personne ne s'occupe d'ensevelir les exécutes ; on évacue les uns après les autres les villages où habitent les parents 
des insurgés, c'est-à-dire que les habitants sont rassemblés par les Bulgares et dirigés selon les uns en Dohroudja, et selon 
;rcs en ^isie Mineure. Les biens des évacués restent sans maîtres et leur bétail erre dans les environs. Les villages 
.s riches tombent ainsi dans la misère et les ouvriers de la mine ne peuvent se procurer aucune nourriture. 
Des pourparlers ont été engagés entre les gouvernements de la monarchie. l'Allemagne et la Hulgarie, mais sans résul- 
tat : il partit, en effet que la situation n'est pas considérée comme urgente par les Bulgares. Le gouvernement hongrois a le 
J' ir de prendre en mains cette affaire et d'assurer la vie de ces hommes ; d'une f.içon générale, il faut améliorer Vadministra- 
V / ..mirées Depuis quatre ans, les enfants ne fréquentent plus les écoles ; les malades ne reçoivent aucune assistance 
■. maladies vénériennes se propagent, les habitations sont dans un état effroyable. On ne trouve aucune trace de 
iiK-.iircs >ocialcs dans celte administration (Vibg, Ncpszava. 21 octobre 1917). 

L'organe socialiste la Kepsxpva conclut : 

u Xi'liar Veriifi a donné des détails terrifiants ^ur la misère ,/« Irrriloires seilvs ouupés. » 



59 — 



La dénationalisation des Serbes. 



Nous arrivons maintenant à la dernière forme du martyre des Serbes dans la Serbie occupée : la 
dénationalisation forcée. Tout ce que les Bulgares ont fait depuis l'automne 191 5 jusqu'au printemps 
19 18 : assassinats, internements, pillage, extorsions, recrutement forcé, extermination systématique de 
la population, appauvrissement, souffrances morales, misère, tout cela n'a été que le prélude à des 
maux nouveaux et à de nouvelles souffrances. Le ministre Kiihlmannn leur ayant conseillé de "a^ner 
à leur cause la population subjuguée afin de pouvoir ensuite l'annexer, les Bulgares, passés maîtres en 
matière de falsification, se sont précipités sur la population serbe pour lui faire signer des adresses par 
où elle était censée demander son incorporation a la Bulgarie. Un professeur de l'Université, Karl 
Brockhaiisen, écrivait dans VOesterreich-Ung. Kriegskorrespomien^ que k les Bulgares ont voulu avant tout 
s'assimiler la population et que, dans une large mesure, ils y sont parvenus ». 

C'est le couronnement de l'œuvre de dénationalisation. Les journaux bulgares sont remplis 
d'adresses portant les signatures d'habitants des villes orientales delà Serbie (Vranja, Leskovatz, Nich, 
Kniajevatz, Zaïetchar, etc.) par où ceux-ci demandent leur incorporation h. la Bulgarie. Est-il nécessaire 
d'expliquer, après tout ce qu'on vient de lire, comment ces signatures ont été recueillies ? La terreur 
qui sévit en Serbie n'a plus de nom. Le poignard du brigand ou du gendarme bulgare menace les mal- 
heureux qui doivent signer ces adresses. Ils signent pour avoir la vie sauve. Ainsi sont obtenus les 
papiers réclamés par M. de Kùhlmann et demain on verra l'astucieux Radoslavoff ou tout autre Bul- 
gare dire : « Le plébiscite national a eu lieu et les régions de la Serbie orientale (Morava et Timok) se 
sont prononcées en faveur de leur incorporation à la Bulgarie. » 

L'histoire n'a guère connu plus flagrantes injustices et crimes plus odieux que les crimes commis 
journellement par les Bulgares dans la malheureuse Serbie occupée. Hélas oui ! la Karnbana est en 
droit de proclamer cyniqueinent le mot d'ordre du gouvernement de Sofia : « // se peut que la Serbie 
subsiste, mais il n'y aura plus de Serbes! » 

Je livre cette parole à la malédiction des Bulgarophiles repentis et aux méditations de mes con- 
frères des pays neutres. 

Maurice Muket. 



Morges (Suisse), 7 mars 1918. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 
UN APPEL SUISSE i 

UN APPEE DES SOCIALISTES SERBES, avec préface de Camille HuvsMANs 3 

Mémoire du Parti Socialiste Serbe. 

La veille de l'occupation et durant la catastrophe. — L'occupation. — Passage des troupes 
allemandes 5 

Le Do.maine occupé par l'Autkiche-Hongrie. 

Situation économique. — Politique alimentaire. — Situation politique. — Internements . 7 

Le Do.maine occupé par la Bulgarie. 

Politique et dénationalisation. — Déportation et extermination de la population serbe . . 18 

Conclusion 23 

LE RÉGIME AUSTRO-HONGROIS. 

Discours de Tressitch - Pa vitch itch . 

Introduction. — Persécutions malveillantes. — Gaspar Scholier. — Otages. ■ — Arad. — 
Les horreurs de Doboj. — Les horreurs inouïes. — Nouvelles horreurs. — Les victimes 
innocentes. — Dans les baraques 23 

Extraits des Discours et des Interpellations Yougoslaves. 

Les Députés Yougoslaves accusent. 

Ravnihar. — Laginja. — Benkovitch. — Biankini. — Raditch. — Voukotitch 33 

Les Interpell.ations Yougoslaves. 

Sur la Bosnie-Herzégovine. — Sur les Slovènes. — Discours dans les Délégations. — Les 
cas de: Fran Grafenauer, député; Jirovnik, prêtre catholique slovène ; Lah, homme de 
lettres; Knaflitch, directeur de la Véda; Zalar, rédacteur â.\x Glas Youga ; Moussanitch, 
propriétaire croate. — Quelques faits simples. — L'aveu du gouvernement autrichien . . 41 

LE RÉGIME BULGARE. 

« Il se peut que la Serbie subsiste, mais il n'y aura plus de Serbes. » 

Assassinats en masses et déportations. — Le droit au butin. — Le pillage systématique. — 
Le Sobranié légalise le pillage. — Impôts et contributions. — Monnaie annulée. — Tortures 
morales. — Le recrutement forcé. — L'insurrection dans la Morava. — Régime impitoyable. 
— La dénationalisation des Serbes, par Maurice Muret 52 




D 

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S3U 



Les souffrances d'un peuple 



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